VI. Critique de la théorie communisatrice de la révolution

Si la théorie économique est une partie de la théorie communiste, la théorie de la révolution en est une autre1. Nous avons vu en quoi consistait « l’innovation » de la communisation concernant la théorie de la valeur, tout comme nous avons vu quelle était la conception que les communisateurs se faisaient en conséquence du communisme : nous les avons toutes deux rejetées. Mais admettons qu’elles soient correctes et que les communisateurs soient, contre tout ce qu’enseigne la logique, sur la bonne voie. Il est évident qu’une telle compréhension du communisme doit nécessairement avoir une théorie de la révolution qui lui corresponde, puisque toute conception déterminée de la révolution dépend nécessairement de l’idée que l’on se fait de la phase succédant à sa victoire, l’instauration du communisme proprement dit. Ce bref examen de la théorie communisatrice de la révolution est par conséquent important et nécessaire. D’autant que la communisation avait prétendu dépasser les apories de l’ultragauche : cette dernière, avons-nous vu, tout en maintenant l’objectif du mode de production communiste, se rendait incapable de l’atteindre en raison des moyens révolutionnaires qu’elle identifiait (refus de la dictature du parti, autogestion à la base, conseils, etc.). La communisation, parce qu’elle abandonne le programme communiste, c’est-à-dire l’instauration du prolétariat en classe dominante en vue de la mise en place du mode de production communiste, et qu’elle lui substitue un communisme conçu comme une non-économie radicale, peut prétendre faire enfin concorder ces moyens et ces fins.

En réalité, nous verrons que la révolution telle que les communisateurs la conçoivent est plus incapable que jamais d’atteindre la fin proposée. Leur situation se révèlera alors en tout point identique à celle de l’ultragauche. Il faudra alors reconnaître que toutes ces déclarations à propos du prétendu « dépassement des apories » propres au territoire qu’elle affirmait quitter n’étaient en fait qu’un prétentieux verbiage. Bien loin d’avoir quitté quoique ce soit, la communisation s’y trouve encore barboter, et sans doute pour un long moment encore.

Commençons par faire remarquer que la révolution telle qu’elle est envisagée par les communisateurs est appelée « insurrection ».

« Peut-être faut-il avant tout insister sur le fait que l’insurrection dont nous parlons ici n’est pas un putsch, mais un mouvement de masse engageant un grand nombre de prolétaires. En même temps, l’insurrection n’est pas une émeute. »2

Ce changement de vocable n’est pas anodin : le but de la révolution n’est plus la mise en place du programme prolétarien, la conquête du pouvoir par l’ancienne classe dominée devenant classe dominante, l’établissement de la dictature prolétarienne3. C’est tout à fait logique : car qu’est-ce que le but d’une conquête du pouvoir, sinon précisément de s’en emparer, afin de gérer l’organisation sociale à la place de l’ancien pouvoir déchu, que cette prise du pouvoir ait pour but la gestion de l’organisation sociale sur des bases essentiellement identiques, ou qu’elle signifie au contraire le bouleversement totale de cette dernière ? Mais, on l’a vu, pour nos communisateurs, toute organisation sociale suppose une organisation collective du travail, donc suppose la mise en place de normes de production, de « temps de travail moyen », donc « rétablit » la « valeur » telles que ceux-ci la comprennent. Par conséquent, le prolétariat « insurgé » de la révolution communisatrice ne cherche pas à prendre le pouvoir mais se caractérise essentiellement par la cessation absolue du travail salarié, l’attaque des centres du travail capitalistes d’où était autrefois extraite la plus-value, l’affrontement armé avec l’appareil militaire de la classe dominante.

« En s’attaquant aux moyens de production, l’insurrection indique que l’affrontement de classe se place au cœur du rapport social capitaliste : le monopole de la propriété capitaliste sur les conditions de la reproduction matérielle des prolétaires. C’est là une différence avec l’émeute, qui éclate généralement au niveau de la réalisation des marchandises de la branche II. »4

« L’insurrection rompt avec l’émeute aussi bien qu’avec les autres formes de lutte interclassiste. La rupture se signale par le fait que l’insurrection ne vise pas la négociation ni avec les capitalistes, ni avec l’État. Les modalités de l’exploitation (les salaires, les conditions de travail, les prix) ne sont pas ouverts à la discussion. Ce qui est en jeu, c’est la forme fondamentale de la subordination du travail au capital, à savoir la séparation du travailleur d’avec les moyens de travail. Ce déplacement du contenu de l’affrontement prolétariat/capital, passant de la négociation du salaire et des conditions de travail à la remise en question du rapport social capitaliste, est un élément définitoire de l’insurrection. Il marque le passage du niveau des luttes quotidiennes à celui d’un dépassement possible. Car l’insurrection pose la question sociale à sa racine et non pas au niveau de la position du curseur qui partage la journée de travail (rapport travail nécessaire/surtravail). »5

Nous nous trouvons là face à une reprise sous une forme à peine voilée de la « grève générale insurrectionnelle » de Sorel, que Bordiga résume en ces termes :

« La grève générale sorélienne dans laquelle culmine la théorie de l’«action directe» (c’est-à-dire sans intermédiaires légalement élus entre prolétariat et bourgeoisie) était conçue comme une grève simultanée de tous les métiers ouvriers de toutes les villes d’un État et même de tous les États (ce dont il n’y avait pas d’exemple). En réalité, l’insurrection des syndicalistes gardait la forme et les limites d’une action d’individus ou tout au plus de groupes sporadiques, elle ne se hissait pas au niveau d’une action de classe. Cela est dû à son horreur d’une organisation politique révolutionnaire qui ne peut pas ne pas avoir aussi des formes militaires et, après la victoire, étatiques (État prolétarien, dictature) ; en effet, tout comme les bakouninistes trente ans avant, les soréliens ne voulaient ni Parti, ni État, ni dictature. La grève nationale générale victorieuse coïncide (le même jour?) avec l’expropriation (notion de la grève expropriatrice) et la perspective du passage d’une forme sociale à une autre est aussi nébuleuse et changeante qu’elle fut décevante et anachronique. »6

Avec cette différence notable par rapport à la grève insurrectionnelle sorélienne que les communisateurs voient la révolution non pas comme un assaut mondial expropriateur des moyens de travail mais comme une sorte de défection armée généralisée, d’une ampleur là aussi mondiale.

« Aujourd’hui, où la perspective communisatrice change profondément les critères d’appréciation que la théorie utilise dans son observation des mouvements sociaux, on peut être sûr qu’une initiative du prolétariat se reconnaîtra d’emblée à certaines de ses caractéristiques (prise de possession des moyens de production, mobilité et dispersion territoriale, engagement massif du prolétariat productif, extension géographique immédiatement internationale (nous soulignons), armement.) »7

L’idée que la réalisation du communisme suppose un processus révolutionnaire mondial est indubitable. La théorie de la valeur marxiste rend impossible toute conception de la construction du socialisme, caractérisé par la fin de la valeur, dans un seul pays. Le socialisme, état social qui se caractérise par le fait que les produits du travail ne prennent plus la forme de valeur, ne peut s’établir qu’à partir du moment où l’ensemble des pays, ou du moins les principaux pays capitalistes, ont été conquis par les différentes sections nationales du parti communiste organisé en parti mondial. À partir de ce moment, il devient possible pour l’État prolétarien mondial de concentrer l’intégralité des forces productives entre ses mains, d’unifier l’intégralité des procès de travail en un programme de planification planétaire, et de constituer l’organisation sociale mondiale du travail sur des bases socialistes, chose qui ne devient possible qu’à partir du moment où il n’y a plus lieu de maintenir des rapports d’échange avec une extériorité restée capitaliste. Pour cette raison tout à fait justifiée, Astarian refuse de considérer comme une solution la constitution de « poches locales » de « communisme », comme le voudraient les partisans de lieu de vie alternatifs prétendument débarrassés de l’économie marchande de type ZAD8.

Mais Astarian va plus loin que cela. En refusant de poser la question de la révolution en termes de conquête violente du pouvoir, il s’interdit d’admettre que la révolution puisse d’abord s’établir sur un territoire donné, qu’il faudrait conserver et défendre, afin d’y constituer un état-major politique et militaire à des seuls fins de propagation mondiale de l’embrasement révolutionnaire. C’est ce qui fut l’objectif central de la dictature du prolétariat en Russie, qui ne se considérait elle-même nullement socialiste, et qui savait qu’elle ne pourrait se maintenir ne serait-ce que comme État prolétarien (où le parti de classe est au pouvoir dans une économie encore capitaliste) en l’absence de la diffusion de la révolution en Europe d’abord puis dans l’ensemble des pays capitalistes avancés ensuite9.

Parce qu’il n’y a plus, dans la communisation, de conception du communisme comme mode de production, parce qu’il n’est plus question d’établir la dictature du prolétariat, la révolution mondiale communisatrice ne peut s’assimiler qu’à une sorte de défection armée universelle et permanente, où les prolétaires, en s’auto-abolissant comme prolétaires du fait de ce refus de la reprise du travail salarié, combattent la classe dominante d’une façon extrêmement mobile («  mobilité et dispersion territoriale » dit Astarian), arrachent dans leur fuite des morceaux de capital constant pour les remodeler selon les besoins de la lutte armée. Comme, il n’y a pas de territoire à défendre, il n’y a pas de production à remettre en marche, sauf, dans cette optique, la production matérielle nécessaire à la lutte militaire.

«  Éventuellement, après être sortis des lieux de travail de travail pour porter la lutte au niveau de la société dans son ensemble, les insurgés peuvent être amenés à retourner sur les lieux de travail pour remettre en marche une production limitée. Il peut s’agir de s’emparer d’autres éléments de capital nécessaire à la lutte. Les mineurs des Asturies (octobre 1934) avaient arrêté la production et se battaient contre la répression. Ils revinrent vers les ateliers des mines et d’autres usines pour blinder leurs camions, pour fabriquer des munitions et pour prendre de la dynamite. À Berlin, en octobre 1919, les insurgés prirent des rouleaux de papier dans les imprimeries des journaux pour en faire des barricades roulante leur permettant d’avancer en se protégeant. »10

Mais dès lors se pose un premier problème. Qu’est-ce qui empêcherait le prolétariat insurgé, ou du moins, certains segments de ce prolétariat, de refuser cette « solution » contre-intuitive consistant à combattre sans jamais essayer de prendre le pouvoir ou sans même tenter de se fixer quelque part ? Qu’est-ce qui empêcherait concrètement le prolétariat insurgé d’entreprendre de faire cela ? Évidemment rien et Astarian en est tout à fait conscient. Il faut, dit-il, alors supposer un cycle (qui pourra être éventuellement très long) de révolutions successives où le prolétariat tentera de s’emparer du pouvoir et s’en emparera effectivement. Tentant d’établir l’économie communiste, Astarian nous dit que ce prolétariat victorieux dans un premier temps rétablira cependant la valeur, puis la société de classe, qui sera à son tour renversée par une révolution tentant d’établir un mode de production communiste, et ainsi de suite. Mais, nous dit notre communisateur, il est à prévoir qu’à un certain moment et devant tous ces échecs répétés, le prolétariat comprenne enfin la leçon et se rende finalement compte que la seule solution véritablement révolutionnaire pour sortir de ce cycle infernal consistait seulement à refuser de prendre le pouvoir ! Et ce moment marquera le début de la révolution communisatrice proprement dite. Ainsi, dans son entretien avec Dauvé, Astarian affirme :

« [Dans l’économie communiste planifiée] non seulement la valeur est rétablie, mais en plus cette expérience prolétarienne n’a pas d’avenir : ou bien elle marche et les prolétaires n’auront très vite plus aucun droit (restauration du salariat sous une forme ou une autre), ou bien elle ne marche pas, les travailleurs se retrouveront à la case précédente de chômage et de salaires impayés. Il est d’ailleurs probable qu’une solution communisatrice n’intervienne qu’après un ou plusieurs échecs de ce genre. »

Nous sommes bien entendu là hors de tout réalisme, ce à quoi on nous avait de toute façon habitué depuis assez longtemps. Mais poussons la chose jusqu’au bout pour percevoir dans quelle banqueroute totale se sont enfoncés nos communisateurs. Car il est évident que la révolution ne saurait triompher que si l’insurrection est simultanément mondiale. Cette simultanéité de la révolution n’était pas nécessaire dans le programme communiste originel. Le socialisme, première phase du communisme, ne peut être certes que mondial, mais le processus révolutionnaire peut partir de n’importe quel pays : sa poursuite peut prendre un certain temps, qui ne peut certes être trop long. Dans le programme communiste, le parti de classe établit sa dictature dans un pays donné, tente à partir de là d’étendre la révolution à un autre pays, le plus vite possible, puisque sa survie comme État prolétarien en dépend de toute manière, et ainsi de suite. Mais dans la théorie communisatrice de la révolution, où il n’est pas question de prendre le pouvoir successivement dans les États bourgeois nationaux, les forces du capital ne peuvent être défaites que du fait d’une insurrection simultanée, se diffusant au travers le monde comme une traînée de poudre. Chose qui qui, pour le moment, ne s’est jamais vue.

« Le prolétariat s’insurgera dans plusieurs endroits simultanément, mais partout localement […] Ces démarrages locaux mais multiples joueront comme un facteur favorable aux insurgés, au sens où ils disperseront les forces de répression sur un territoire plus large. Cependant, tant que la crise n’aura pas provoqué l’insurrection dans le cœur du capital mondial, à savoir les États-Unis, la répression américaine freinera l’extension internationale de l’insurrection. Quand l’insurrection atteindra le cœur du cycle mondial du capital, elle se répercutera dans le reste du monde. Partout, les luttes déjà entamées se généraliseront, s’intensifieront. »11

Comment un tel soulèvement mondial simultané pourrait-il avoir lieu ? Pour le dire vite, les communisateurs prétendent qu’il sera forcément le fait d’une crise économique générale et, en fait, terminale de l’accumulation de capital. Car il est clair que la victoire de l’insurrection signifie victoire sur les forces militaires de l’ennemi de classe. Par conséquent, un autre (et non des moindres) des présupposés de la théorie de la révolution communisatrice est que les armées ennemies, par définition bien plus équipées et organisées que des simples prolétaires en défection, devront être défaites avant que ne commence l’activité d’insurrection, ou du peu de temps après le départ de l’insurrection. Drôle de doctrine militaire qui considère comme condition préalable à la victoire la désagrégation de l’ennemi et qui, par conséquent, suppose accompli ce que précisément la doctrine doit permettre de réaliser.

Cette désagrégation de l’armée ennemie est supposée, là encore, par la crise générale touchant l’ensemble du système et qui devra donc être assez puissante pour que les militaires et les forces de répression en général se tournent contre leurs anciens maîtres et passent du côté du prolétariat. Cette destruction préalabale de toutes les armées ennemis ne peut être que le fait de la crise générale de l’accumulation capitaliste, interprétation extrême de la baisse du taux de profit : les communisateurs supposent que la pool de la plus-value générale sera alors totalement asséchée. Par conséquent, il sera pour eux impossible de diriger des fractions de cette plus-value vers les classes improductives, et en particulier vers les fractions de ces classes qui assurent la sécurité des États, et qui forment les différents corps armés. Hypothèse hautement improbable, pour ne pas dire irrecevable, qui se base sur une vision totalement économiciste et mécaniste de la crise révolutionnaire. D’autant que l’on s’imagine que, vu la différence entre le niveau de perfectionnement des armées modernes et la situation des insurgés se battant grâce à des moyens faits de bric et de broc12, la crise devra avoir démobilisé non seulement une partie (ce qui est évidemment nécessaire pour les besoins de tout processus révolutionnaire digne de ce nom),  mais encore la majorité – sinon la totalité – des armées nationales, jusqu’au moindre soldat chargé de diriger des drones ou des armes automatiques. Même Astarian reconnaît qu’une telle crise d’ampleur ne s’est jamais vu, qui ne pourrait être le fait que d’une guerre entre nations capitalistes ou d’une crise économique insurmontable pour le capital :

« … comment imaginer une insurrection internationale victorieuse sans décomposition de l’armée du pays qui, de par sa fonction de gendarme du monde, est prêt à se précipiter à n’importe quel endroit pour tuer dans l’œuf tout soulèvement du prolétariat ? Et comment imaginer la possibilité d’une décomposition de l’armée sans défaite militaire [au sens de défaite face à l’armée d’une autre nation]. »13

« De la même façon, et même sans défaite militaire, une crise économique profonde pourrait remettre en question le financement des quelques 800 bases américaines à l’étranger (chiffre de 2015) et imposer une rapide démobilisation des personnels civils et militaires (environ 200 000 individus, hors armées privées, chiffres de 2018) qui s’en occupent. Cela pourrait arriver quand il sera clair que la dette américaine n’a pas vocation à être remboursée et que tout le monde essaiera de se défaire des bons du Trésor américain, mettant l’État fédéral en situation de faillite. La démobilisation accélérée des bases qui aurait lieu alors pourrait se répercuter dans la composition interne du prolétariat américain et mondial. »14

Le fait que l’insurrection ne pourra vaincre qu’à l’issue d’une telle crise terminale est encore renforcée par l’idée que le prolétariat insurgé devra refuser toute organisation et toute discipline militaire, qui seraient, selon les communisateurs, les prodromes d’une nouvelle organisation sociale, et donc, selon la grande idée communisatrice, le retour de la « production » de valeur. Par conséquent, les insurgés ne constitueront pas d’armée, pas de groupes de combats. Ainsi, selon Dauvé :

« … si la lutte armée était seulement assurée par des groupes devenus des corps fermés spécialisés dans ce rôle et détenant un monopole de fait de la violence, ce serait l’immanquable signe que la révolution est glacée. Bientôt naîtrait une « police prolétarienne », au service d’un « gouvernement révolutionnaire » appuyée sur une « armée populaire ». On reviendrait à ce qu’Engels décrit comme typique de la naissance d’un État : « l’institution d’une force publique qui ne coïncide plus directement avec la population s’organisant elle-même en force armée ». »15

On devine entre ces lignes la phobie typiquement anarchiste de l’idée de « dictature ». Mais, pour parler comme Lénine, « qu’y-a-t-il de terrible dans le mot « dictature »? »16. Ou encore, toujours selon Dauvé :

«  […] si les insurgés se bornent à consolider un pouvoir politico-militaire en le voulant supérieur à celui de l’État, leur efficacité ne sera qu’apparente (sic !), puisqu’ils le combattront en se plaçant sur son terrain : réduite à un duel entre deux camps, la révolution perdra la partie en renonçant à sa dynamique sociale. »17

Voilà ce que nous dit notre chef de guerre communisateur qui veut à tout prix se garder d’être chef, et qui prétend par dessus le marché fonder tout cela sur une absurde théorie de la valeur. Allez tout droit au massacre plutôt que de sombrer dans l’organisation, puisque c’est ce que nécessite la sauvegarde de la « dynamique sociale » de la révolution ! Vont-ils justifier cela devant les insurgés en leur expliquant leur nouvelle « théorie » de la valeur ? Vont-ils d’ailleurs, eux-mêmes, se laisser massacrer plutôt que de recourir à toute organisation disciplinée, cessaints martyrs de l’anti-organisation? Tout cela est-il sérieux ? « Avec des « ennemis » comme cela, pas besoin d’amis ! » : voilà ce que s’exclamera l’état-major ennemi, et avec eux, tous les Thiers, les Noske, les Denikine du futur, ainsi que toute la cohorte de fœtus pas encore nés qui se relèveront demain être les assassins du prolétariat.

Mais heureusement pour nous, toutes ces considérations sont faites en vain, car on ne trouvera pas une poignée d’individus assez fous pour suivre de telles indications en de pareilles circonstances. A-t-on jamais en effet vu des hommes et des femmes se faire massacrer plutôt que de se plier à quelque discipline, sous le prétexte fallacieux que le faire signifieraitcondamner la révolution et rétablir la valeur ? Dès que la menace de la défaite se fera de plus en plus ressentir, ne faut-il pas supposer au contraire que ceux qui ont pris les armes exigeront de ceux qu’ils ont choisi comme devant les guider qu’ils les guident effectivement, et qu’ils les maudiront au contraire si ceux-ci ne savent pas leur indiquer, de la manière la plus énergique qui soit, un moyen pour ne pas finir massacrés ? Lors des futurs guerres civiles de classes, n’est-il pas à prévoir que les prolétaires exigeront d’eux-mêmes que leurs chefs les oblige, non sur le principe, mais dans le moindre des faits et dans chacun de leurs mouvements, à engager la lutte sur le terrain que l’adversaire de classe a choisi, c’est-à-dire sur le terrain militaire, et sur lequel on ne peut vaincre qu’en employant soi-même des moyens militaires18 ? Ces combattants valeureux, qui désireront avant toute chose la victoire sur l’ennemi et qui ne se résoudront pas à finir écrasés, ne faut-il pas prévoir qu’ils rejetteront expressément les combats mesquins où personne n’est coordonné et où chacun défend ses pauvres installations de défense sans même savoir ce qu’il advient dans la rue d’à côté ? N’est-il pas à prévoir que, contrairement à ce que disent ces prédicteurs des insurrections à venir, ces hommes exigeront de leurs chefs qu’ils répondent à la préparation par la préparation, à l’organisation par l’organisation, à la discipline par la discipline, à la force coordonnée des armes par la force coordonnée des armes ? Et si ces chefs ne veulent pas l’être, ne serait-il pas justice qu’ils soient impitoyablement lynchés par ceux qui se tiennent sous leurs ordres, avec toute la rage et le désespoir dont sont capables ceux que l’on a déçu, trahi, et, dans le cas présent, mené à la mort ? Ou bien, si ces hommes préfèrent tourner dédaigneusement le dos à de tels capitulateurs, n’est-il pas prévisible qu’ils se décident entre eux à trouver de nouveaux commandants, plus capables de remplir de si urgentes fonctions ? Mais les communisateurs nous répondront qu’ils ne veulent de toute façon pas commander, et que si quelqu’un veut le faire, ils leur laisseront bien volontiers la place. Aussi nous assurent-ils qu’aucun mot d’ordre, qu’aucune indication anti-organisation ne seront lancés par eux au moment où surviendra une telle insurrection, puisque d’ailleurs, cette dernière ne sera nullement de leur fait. Fort bien, mais supposons qu’au milieu des évènements, on se tourne vers eux pour leur demander leur avis sur la marche à suivre. Que répondront-ils alors ? Faut-ils que les communisateurs dissimulent à ceux qui se tiennent à leurs côtés leur propre point de vue, de crainte que cela soit perçu comme une inadmissible directive sur le mouvement spontané en cours ? Mais dans ce cas, à quoi leur auront servi toutes ces analyses et toutes ces prévisions de ce que devrait supposément être une « authentique » insurrection prolétarienne ? Pourront-ils d’ailleurs se garder pratiquement de donner leur avis, et même éviter de tout faire pour que leur point de vue prédomine, ces messieurs qui voudraient se condamner au silence pour ne pas troubler la sublime spontanéité ? Car qui ne peut voir qu’à l’heure où une guerre civile éclatera, des organisations de combat les plus diverses se mettront spontanément en place, prolétariennes comme anti-prolétariennes, et que l’on verra alors s’affronter les partisans d’un mode d’organisation discipliné et ceux qui, au contraire, y sont absolument opposés ? Mais si la question de savoir s’il faudra alors faire entendre et respecter le point de vue communisateur sur l’organisation doit trouver une réponse affirmative, alors quelle sera la différence entre cette indication et un authentique commandement ? Car dans ce cas, force à eux de reconnaître qu’ils auront bien à défendre ouvertement et aux yeux de tous leur point de vue anti-organisation. Dans ce cas, il est encore à parier que devant les conséquences de ce choix, ils auront à répondre de leurs actes désastreux, et nous en voilà revenus à notre premier point concernant la vengeance qu’ils subiront à coup sûr, à moins qu’ils ne tombent plutôt les premiers sous les coups de l’ennemi du fait de leur folie.

Voilà dans quels pitoyables effets se dénoue une théorie qui prétend coucher sur le papier la manière selon laquelle une insurrection devrait se passer, tout en s’interdisant de dire quoi que ce soit dès qu’elle survient. Par là nous voyons donc que : non seulement l’insurrection mondiale et simultanée communisatrice n’arrivera pas ; si elle arrive, la révolution communisatrice ne pourra pas vaincre ; si elle parvient à vaincre, le communisme instauré ne pourra pas se maintenir un seul instant et la propriété sera rétablie dans l’heure.


1Que la théorie de la révolution soit une telle partie de la théorie communiste est affirmé par Astarian et Ferro : « Les réflexions qui suivent font le pari qu’il est possible d’esquisser le contenu et les formes d’une insurrection à venir. Une telle tentative est-elle légitime ? Oui, si l’on admet que la théorie communiste ne peut pas se limiter à analyser les mouvements du MPC comme lutte de classe quotidienne ou comme économie, ni se contenter de faire une critique historique des révolutions qui ont échoué », B. Astarian et R. Ferro, Le ménage à trois de la lutte des classes, op. cit., p. 380. Il est à noter que pour les communisateurs, la révolution ne peut être, à juste titre, que violente : « … seul le stade insurrectionnel de la lutte des classes crée la possibilité du passage au communisme. » (Ibid.) Ou encore : «  «  … une révolution communiste ne saurait être autre chose que violente. (D’ailleurs, quelle révolution démocratique l’a emporté seulement par des voies pacifiques ?) », G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 150. En ceci, mais seulement en ceci, ils sont en accord avec la conception marxiste.

2B. Astarian et R. Ferro, Le ménage à trois de la lutte des classes, op. cit., p. 369.

3G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 150 : « Lorsque John Holloway déclarait au Forum Social Mondial de Caracas en 2006 : « le problème n’est pas d’abolir le capitalisme, mais d’arrêter de le créer », il exposait bien un aspect de la communisation,qui consiste effectivement en initiatives et en pratiques de masse, mais il privait ce processus de toute efficience en niant son antagonisme avec l’État. Holloway est devenu célèbre par sa formule : « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Comme lui, nous ne voulons pas prendre le pouvoir (nous soulignons). Contrairement à lui, nous savons que le pouvoir d’État ne dépérira jamais de lui-même et déploiera toutes ses ressources pour défendre le monde existant. »

4B. Astarian et R. Ferro, Le ménage à trois de la lutte des classes, op. cit., p. 370.

5Id.

6A. Bordiga, Les fondements du communisme révolutionnaire marxiste dans la doctrine et dans l’histoire de la lutte prolétarienne internationale, op. cit.

7B. Astarian et R. Ferro, Le ménage à trois de la lutte des classes, op. cit., p. 23.

8Qu’est ce que le stalinisme sinon un zadisme national, c’est-à-dire une conception qui pense qu’il serait possible de déclarer « socialiste » une économie qui multiplie non seulement les échanges avec une extériorité capitaliste, mais qui se caractérise encore (ce qui dépend également du premier point) par l’existence de catégories économique en son propre sein (prix, profits, accumulation de capital « socialiste ») ?

9« Certes, on peut parler des compromis, des accords ; on peut dire que les représentants de l’État prolétarien de Russie se rencontrent avec les représentants des États bourgeois. Mais est-ce leur faute s’ils ne peuvent pas encore les représentants des autres États prolétariens ? Est-ce la faute du prolétariat russe si les autres pays n’ont pas fait la révolution ? Si c’est la faute à quelqu’un, camarades, c’est la vôtre ! C’est la faute à vous tous, aux événements qui sont au-dessus de la volonté et des puissances humaines. Mais c’est encore un peu la faute aux autres partis ; c’est aussi la faute des mouvements ouvriers qui ne se sont pas toujours mis à la hauteur des événements et de l’effort formidable des héros, des champions de la Révolution russe. C’est pourquoi il y a aujourd’hui des accords, des compromis, des concessions économiques faites aux capitalistes. C’est dans la force des choses. Les chefs de la Révolution russe ont présenté cette situation du prolétariat dans toute son éloquence, dans toute sa vérité. », A. Bordiga, « Discours au congrès de Marseille », décembre 1921, disponible en ligne.

10B. Astarian et R. Ferro, Le ménage à trois de la lutte des classes, op. cit., p. 371.

11Ibid., p. 381-382. Voir aussi : « Quel champ d’action ? Multinational, comme le capital aujourd’hui, même dans la démondialisation. N’employons pas le terme d’internationalisme, qui comporte une dimension morale et militante (?) et qui est marqué par les échecs répétés des organisations nationales du mouvement ouvrier à s’unir réellement. » (Ibid., p. 388).

12Astarian appelle « production par bricolage » la production propre à l’activité de crise du prolétariat.

13B. Astarian et R. Ferro, Le ménage à trois de la lutte des classes, op. cit., p. 379.

14Ibid., p. 380.

15G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 151.

16V. I. Lénine, Œuvres complètes, t. 32, Moscou, Ed. du Progrès, 1962, p. 345, « Plan de la brochure « L’impôt en nature ». »

17G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 153. Il est évident que tout cela découle entièrement de principes moraux à peine dissimulés. Notamment : « Comment créer une situation sans structure néo-étatique exerçant « le monopole de la violence », sans non plus règne de la loi du plus fort ? L’État n’est pas uniquement oppressif, il tire sa force et sa légitimité en assurant ce qu’Hobbes appelait la « relation mutuelle entre la protection et l’obéissance » : en échange de ce qu’il prend pour sa sécurité, le citoyen se soumet, préférant les contrôles de police à la présence dans la rue de bandes incontrôlables. La communisation ne s’écoulera pas comme un fleuve tranquille. Violence et créativité sociale sont inséparables : le contrôle par les prolétaires de leur propre violence n’est possible que si elle est autant destructrice que créatrice, c’est-à-dire « une violence qui n’a pas besoin de faire couler le sang pour exprimer son potentiel de destruction. » » (Ibid., p. 153-154). Mais c’est aussi également la seule conclusion logique qui découle de leur « théorie » de la valeur…

18Si l’on en croit Lénine dans son entretien avec l’anarchiste Vilkens, ce fut précisément le comportement des adversaires de la centralisation de l’organisation militaire et productive durant la guerre civile russe. D’abord opposés aux vues des bolchéviks, les partisans de l’autonomie se sont ensuite expressément ralliés à leurs vues, demandant, face à l’avancée des armées blanches largement mieux équipées et organisées, leur subordination au commandement central révolutionnaire. « Ensuite, surgit le péril contre-révolutionnaire. Les bourgeois étaient disciplinés et centralisés. A l’appareil des Koltchak, des Dénikine il fallait opposer semblable appareil de force. Autrement, pas possible de résister. Nos adversaires nous attaquaient avec acharnement, criant que c’était le chaos, que nous conduisions le pays à la ruine. La masse devint clairvoyante au milieu de son inconscience : elle comprit le besoin de changer de méthode et, elle-même, a demandé la centralisation: la centralisation est venue d’en bas. Tout le monde en était d’accord. Seulement dans l’Ukraine persiste encore la tendance désagrégatrice et c’est la cause de sa continuelle désorganisation. », « Au Kremlin avec Lénine », Le Libertaire, 3e année, n°108, 11 février 1921.

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