V. À propos des bons de travail et des temps de travail moyens sous le socialisme

Avant de clore définitivement l’examen de la nouvelle « théorie » de la valeur produite par les communisateurs, il reste à examiner un dernier argument. Cet argument concerne l’existence, sous le communisme tel qu’il est envisagé par Marx et Engels, non seulement de la planification des activités productives mesurées en temps moyen, mais également l’existence potentielle de « bons de travail ». De quoi s’agit-il, et pourquoi les communisateurs prétendent-ils voir dans ces deux faits liés entre eux la démonstration que le communisme maintiendrait la « valeur » des produits ?

Marx et Engels avaient admis que, dans la phase immature du communisme, la répartition des produits pourrait éventuellement se faire en partie sous la forme de « bons du travail », c’est-à-dire de documents attestant la participation du producteur à tel nombre d’heures de la production sociale globale. Le producteur de la société communiste muni de tels bons pourra alors les échanger contre une quantité de produits ayant nécessité un temps de travail moyen identique à celui indiqué sur ces documents. Mais, demandent les communisateurs, si le « travail abstrait » a été aboli, donc la réduction des différents travaux concrets au temps de travail socialement nécessaire, comment la comptabilité du travail en général et la détermination du temps que nécessite chaque activité productive peuvent-elles s’établir ?

Si le « travail abstrait » a été aboli, que mesurent alors les bons du travail ? Le système des bons du travail, censé mesurer ce à quoi chacun à droit relativement à sa consommation, n’est-il pas identique, dans son principe, à l’argent, c’est-à-dire à l’équivalent universel des marchandises ? Si l’on indique, dans la société communiste supposément sans argent, qu’un poste de télévision peut être échangé contre un bon indiquant 1 journée de travail, n’est-ce pas lui donner un prix, c’est-à-dire une grandeur de valeur, qui se mesure, disent nos communisateurs, en temps de travail socialement nécessaire, c’est-à-dire en temps moyen mesurable ? Mais alors, cela signifierait nécessairement, que, contre l’avis même de Marx, la valeur a été conservée sous le communisme1 ! Les communisateurs pensent trouver là leur chance : ils la sentent, ils la tiennent. Pour la faire reconnaître, ils se battront avec toute la force du désespoir.

En réalité, nous avons déjà répondu à cette question, lorsque nous avons évoqué le fait qu’en mode de production capitalistes, la valeur s’exprime en prix, et nullement en temps de travail moyen, comme c’est le cas avec les bons de travail de la société socialiste. Mais prenons les choses dans l’ordre, et reprenons tout depuis le début. Dans une économie communiste, un plan de production global est établi relativement aux besoins recensés, lesquels sont destinés à être satisfaits. Le plan de production fixe donc des objectifs de production à réaliser, il détermine, compte tenu de cette production sociale totale, les différents moments productifs selon les branches, en calculant systématiquement les temps de travail moyens nécessaires à la production de chaque produit. Cette recension est évidemment essentielle pour répondre aux impératifs du plan, et c’est d’autant plus vrai lorsque l’économie est complexe : certains produits, par exemple, ont besoin d’être réalisés en un certain temps afin d’être acheminés vers d’autres centres de production qui se chargeront de les assembler ou de s’en servir comme matériaux bruts afin de réaliser un autre produit, qui sera à son tour acheminé vers d’autres centres productifs, et ainsi de suite2. Voici comme Engels envisage le calcul des temps de travail moyen dans une société communiste :

« … la quantité de travail social que contient un produit n’a pas besoin […] d’être […] constaté par un détour ; l’expérience quotidienne indique directement quelle quantité est nécessaire en moyenne. La société peut calculer simplement combien il y a d’heures de travail dans une machine à vapeur, dans un hectolitre de froment de la dernière récolte, dans 100 m² de tissu de qualité déterminée. […] Donc, dans les conditions supposées […] que la société n’attribue pas […] de valeur aux produits elle n’exprimera pas le fait simple que les 100 m² de tissu ont demandé pour leur production disons mille heures de travail, sous cette forme louche et absurde qu’ils vaudraient mille heures de travail. Certes, la société sera obligée de savoir même alors combien de travail il faut pour produire chaque objet d’usage. Elle aura à dresser le plan de production d’après les moyens de production, dont font tout spécialement partie les forces de travail. Ce sont, en fin de compte, les effets utiles des divers objets d’usage, pesés entre eux et par rapport aux quantités de travail nécessaires à leur production, qui détermineront le plan. Les gens régleront tout très simplement sans intervention de la fameuse « valeur ». »3

Plusieurs remarques. On note qu’Engels n’évoque pas le « temps de travail socialement nécessaire », il parle du temps de travail effectivement dépensé dans un produit donné (« la quantité de travail social que contient un produit n’a pas besoin …») ; et ce temps de travail dépensé est un temps moyen : « l’expérience quotidienne indique directement quelle quantité est nécessaire en moyenne (nous soulignons). » On remarque également qu’Engels ne parle pas spontanément de « temps » de travail mais de « quantité » de travail (« quantité de travail social », « la société sera obligée de savoir même alors combien de travail il faut pour produire chaque objet d’usage »), sauf à une reprise : « La société peut calculer simplement combien il y a d’heures (nous soulignons) de travail dans une machine à vapeur ». On comprend néanmoins que, même lorsqu’Engels parle de quantité de travail nécessaire, cette « quantité » ne peut être mesurée qu’en temps, et en temps moyen. Engels évoque encore la simplicité d’une telle mesure, et Astarian prétend qu’Engels s’est trompé, sous le prétexte que cette comptabilité sera très ardue4. Astarian joue en réalité sur les mots : il est évident que sous le communisme, il faudra construire des systèmes de calculs et d’équations extrêmement complexes pour quantifier le temps nécessaire à chaque étape de la production sociale, relativement aux exigences de la planification intégrale. Mais ce qu’Engels veut dire lorsqu’il évoque cette simplicité, c’est que les produits du travail n’auront plus à revêtir cette forme étrange qu’est la forme valeur, et par conséquent la forme prix, formes paradoxales qui se présentent d’elles-mêmes comme une propriété objective des choses alors qu’elles sont la manifestation d’un rapport entre les hommes, ou encore les grandeurs dans lesquelle doivent nécessairement s’exprimer les valeurs et donc, les temps de travail socialement nécessaire. La planification socialiste n’aura à gérer que les rapports entre des choses, mises en relation avec leurs « effets sociaux utiles », qu’il restera aux producteurs à déterminer.

Quoiqu’il en soit, il y a bien détermination de temps moyens (« quelle quantité est nécessaire en moyenne … ») pour chaque produit, et l’on comprend que ce temps moyen varie évidemment selon les conditions de production. Les exemples pris par Engels sont éclairant : on sait combien de temps environ, combien de temps en moyenne, il faut pour produire telle machine ou telle autre, c’est ce que les producteurs sont capables de dire et savent par expérience. Une fois que ce temps est fixé, il est relativement stable, jusqu’à ce que l’on introduise des machines qui baissent encore plus le temps de travail. Mais l’important est de noter que ces temps moyens sont des temps moyens qui sont déterminés collectivement, que l’on décide, ou du moins qui sont déterminés par l’usage, et non pas des cadences imposées par les exigences du marché, du fait de l’égalisation automatique des travaux telle qu’elle se manifeste dans l’équivalence marchande, comme c’est le cas dans le mode de production capitaliste.

Par conséquent, ce qui distingue la production communiste de la production capitaliste, c’est le sens qu’il convient de donner à la notion de temps de travail nécessaire ou socialement nécessaire : « temps moyen » sous le socialisme, telle que soit la modalité de choix de ce temps moyen, « travail abstrait » sous le capitalisme, qui s’exprime nécessaire en grandeur de valeur, c’est-à-dire, en monnaie.

Dans le socialisme, les besoins sont recensés à l’avance, le plan est constitué relativement à de tels besoins : à partir des calculs qu’il met en place, le plan détermine les temps de travail (ou quantité de travail) nécessaire à la production sociale. Les producteurs connaissent les temps de travail à respecter selon les produits qu’ils doivent fabriquer. S’ils respectent les délais du plan, les produits sont disponibles à la fin de chaque cycle productif à la consommation sociale, font partie du travail social global, travail nécessaire à la satisfaction des besoins et à la reproduction de la société dans son ensemble. Autrement dit, le temps de travail socialement nécessaire total, ou temps de travail moyen total, est déterminé ici à l’avance : de la même manière que le temps de travail moyen de chaque secteur de la production, il n’est pas déterminé par les relations d’équivalence marchande. Dans la société capitaliste, par contre, où le travail social revêt un caractère privé, les producteurs privés indépendants produisent sans savoir à l’avance quelle proportion exacte de leur production effective sera validée socialement. La validation des produits comme part du produit social global, contrairement à ce qu’il se passe dans l’économie planifiée communiste, se fait ex post : elle est déterminée, non pas parce que les producteurs auraient respecté de quelconques délais indiqués et connus à l’avance, mais seulement au moment de l’échange, au moment où le temps de travail socialement nécessaire à la production des marchandises se manifestera tout en se dissimulant sous cette « forme louche et absurde [selon laquelle ils vaudraient] x de travail », c’est-à-dire sous forme de grandeur de valeur, où dans le système des prix : 20 m de toile = 1 habit = 25 euros. On remarque que sous le socialisme, les produits du travail ne s’égalisent pas entre eux sous forme de valeur, ce qui est absolument logique puisque le marché n’existe plus. L’habit ne sert pas d’équivalent général et de support matériel à l’expression de la grandeur de valeur des 20 m de toile, par conséquent, il n’y a pas d’argent, forme monnaie de la valeur, parce qu’il n’y a pas de forme simple de la valeur où 20 m de toile = 1 habit.

On voit par là à quel point est erronée l’idée communisatrice selon laquelle la production communiste viserait à rendre consciente la « loi de la valeur » afin de l’utiliser à bon escient en gérant les « temps de travail moyen »5. Il n’y plus de valeur sous le socialisme, les produits du travail ne peuvent pas s’exprimer sous forme de valeur, et il n’y a pas, par définition, de maîtrise consciente possible de la « loi de la valeur », par qui que ce soit ni de quelque manière que ce soit. Toute cette confusion découle encore une fois de la confusion entre « travail abstrait », « temps de travail moyen », puis « travail normé tout court »6.

Les produits du travail communiste pris individuellement ne valent que parce qu’ils ont des effets sociaux utiles, combinés entre eux relativement aux objectifs de la production telle qu’elle a été fixée par le plan afin de répondre à la satisfaction des besoins sociaux, tandis que les produits du travail sous le capitalisme n’ont « d’effet social utile » et ne sont partie du travail social global que parce qu’ils renferment de la plus-value et contribuent à son accumulation. On voit par là en quoi le « travail socialement nécessaire » sous le socialisme diffère du « travail socialement nécessaire » sous le capitalisme : si le travail social est le travail qui permet à une société de se reproduire matériellement et dans ses rapports de productions déterminés, alors, sous le capitalisme, où règne la séparation des producteurs privés en concurrence permanente sur un marché, la finalité du travail social est l’appropriation de la plus-value, tandis que sous le socialisme, où les producteurs sont associés et possèdent en commun les moyens de production, la finalité du travail social est la satisfaction directe des besoins sociaux.

Ceci étant posé, venons en désormais à la question des bons du travail. Ne sont-ils pas un prodrome de l’argent, ne manifestent-ils pas le fait que la valeur continuerait à être présente, puisqu’elle règlerait bien les échanges, et ici, les achats ? Évidemment, nous avons en fait déjà répondu à la question juste : l’argent est l’équivalent général des marchandises, par lesquelles elles s’égalisent entre elles selon leur travail socialement nécessaire, et dans lequel elles expriment leur grandeur de valeur respectives. Or, il n’y a pas d’équivalence entre marchandises et donc pas de marchandises du tout sous le communisme, puisqu’il n’y a plus d’échange marchand. Mais puisque cette réponse ne saurait convaincre un communisateur qui réfléchit en terme d’étages et de valeur cachée qui ne se manifeste pas à la manière des imams occultés des chiites, allons plus loin.

Nous avons dit que les bons du travail sont un moyen envisagé par Marx destiné à assurer la distribution de certains produits dans la phase immature du communisme, le socialisme. Il est probable qu’une partie des biens de consommation soient acheminée directement des centres de production vers les centres de distribution, sans que chacun ait besoin de présenter son niveau de participation effectif à la production pour se servir. Cela dépendra du niveau de développement des forces productives mais aussi du développement de la conscience communiste des masses. Le système des bons du travail correspond à un temps où l’on sort de la société capitaliste, où les vieilles mentalités comptables et égoïstes ont encore court, et où la participation à la production sociale globale n’est pas devenu « le premier besoin humain », pour reprendre les termes de la Critique du programme de Gotha.

Que les bons du travail ne puissent assumer les fonctions que remplissait l’argent dans le mode de production capitaliste est clair du fait qu’ils possèdent les caractéristiques suivantes : ils sont destinés à un usage strictement personnel (ils ne peuvent pas circuler et s’échanger entre les gens, de telle sorte que personne ne peut avoir droit à ce qui revient à un autre compte tenu de ce à quoi lui donne droit son travail), ne sont pas échangeables contre des moyens de production, ne sont pas non plus thésaurisables. Toutes ces mesures ont été prévues et mises en place par le parti communiste durant la période de la dictature de classe, afin de rendre strictement impossible le rétablissement des rapports capitalistes.

Mais ceci étant dit, que mesurent-ils ? Parce qu’ils mesurent bien quelque chose, et, parce qu’ils donnent droit à certains produits, il doit bien y avoir une relation d’équivalence entre ce qu’ils indiquent – une quantité de travail déterminée – et ce à quoi ils donnent droit – un certain produit du travail, déterminé en fonction du temps de travail moyen que sa production a nécessité. Parce que les communisateurs pensent que le travail abstrait équivaut au temps de travail moyen, qui est un temps physique que les individu mesureraient, comme on l’a vu, ils ne peuvent concevoir l’argent que comme l’objectivation de tels « temps de travail moyen ». Leur situation est en tout point similaire aux socialistes ricardiens, ou aux proudhoniens, qui, pensant qu’il était possible de trouver une mesure absolue de la valeur exprimée en temps de travail, proposaient de remplacer la monnaie dans le capitalisme par des billets mesurant de telles heures de travail. Il était par là évident que ces socialistes ricardiens ou ces proudhoniens ne comprenaient en fait pas pourquoi, dans la société marchande développée, la valeur s’exprimait en monnaie, et non pas directement en temps de travail, même « moyen ». La réponse de Marx est que le travail abstrait n’est pas un temps mesurable directement, et que les marchandises, qui s’égalisent entre elles relativement à leur grandeur de valeur, puis, ultimement, qui s’échangent contre une certaine quantité d’argent, ne s’égalisent pas selon un quelconque temps de travail moyen déterminé subjectivement mais selon ce travail socialement nécessaire qu’elles contiennent, travail socialement égal, s’objectivant dans le rapport avec la monnaie. Pour cette raison, Marx a toujours affirmé qu’il était tout à fait vain de chercher à introduire des bons de travail dans une société où persistait l’échange marchand, les catégories marchandes, la valeur, et donc l’argent, puisque ce dernier objective le travail abstrait qui n’est pas un temps de travail moyen mesurable.

Parce qu’ils posent que la valeur est créée par le « travail abstrait » et qu’elle se mesure en « temps de travail moyen », alors que c’est bien la grandeur de valeur qui s’exprime dans la monnaie, alors, du fait de cette confusion, il est tout à fait logique pour les communisateurs que les bons de travail, qui mesurent des temps de travail, doivent être en réalitéde l’argent, mais de l’argent qui ne dit pas son nom, c’est-à-dire dans les faits la forme-équivalent universelle expression de la grandeur de valeur des marchandises.

Contre les conceptions proudhoniennes qui jugeaient eux aussi tout à fait possible de remplacer l’argent en bons de travail dans une économie marchande, Marx traitait au contraire comme parfaitement vaines les tentatives de remplacer ainsi l’argent, et ce aussi longtemps que la valeur resterait la forme des produits du travail. Autrement dit, que les bons de travail deviennent des instruments de comptabilité pour assurer la répartition sociale des produits n’est pas l’indice que la valeur perdure encore sous le socialisme. C’est bien au contraire le fait que les produits du travail peuvent être mesurés en temps de travail moyens et répartis socialement par ce biais, qui est la preuve que la valeur n’existe plus, parce que les temps de travail moyens n’ont plus à s’exprimer sous la forme de prix ! Ainsi, dans le livre I du Capital, en note de bas de page du chapitre sur « La monnaie ou la circulation des marchandises » :

« Certains se demandent pourquoi la monnaie ne représente pas immédiatement le temps de travail lui-même, un billet représentant , par exemple, x heures de travail ; c’est comme s’ils demandaient pourquoi dans la production marchande les produits du travail doivent se présenter comme marchandises, étant donné que la représentation de la marchandise inclut sa double figure de marchandise et de marchandise-monnaie. Ou encore pourquoi le travail privé ne peut être traité comme du travail immédiatement social, comme son contraire. J’ai longuement exposé par ailleurs l’utopisme insipide d’une « monnaie-travail » sur la base de production marchande (Contribution de 1859). »7

Cette impossibilité réside évidemment dans le fait que la valeur s’exprime nécessairement en équivalent général, c’est-à-dire en monnaie, comme objectivation du travail abstrait qui n’est pas mesurable en temps de travail. Par contre, Marx jugeait tout à fait recevable l’introduction des bons mesurant le temps de travail dans une économie socialiste où l’échange marchand n’a plus court8. Mais parce que les bons de travail représentent précisément de tels temps moyens, ils n’expriment aucune valeur d’échange : ils ne sont donc pas, contrairement à ce que semblent indiquer les apparences dont nos communisateurs raffolent, de l’argent, et le fait qu’ils représentent des temps de travail moyens (sous forme d’heure ou de journée de travail, peu importe), donnant droit de consommer une proportion de la production totale elle-même déterminée en temps de travail total, ne représente en fait aucune contradiction. Nous prenons le passage fameux du Capital où Marx suppose « une réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs, et dépensant, d’après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social ». Marx écrit :

« Le mode de répartition variera suivant l’organisme producteur de la société et le degré de développement historique des travailleurs. Supposons, pour mettre cet état de choses en parallèle avec la production marchande, que la part accordée à chaque travailleur soit en raison son temps de travail. Le temps de travail jouerait ainsi un double rôle. D’un côté, sa distribution dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de l’autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commun réservée à la consommation. »9

Marx s’attache ici à déterminer la fonction de la mesure du temps de travail totale requise pour remplir les objectifs de production du plan. Une telle mesure servira : premièrement, à déterminer le temps de travail nécessaire de chaque secteur de la production, à l’intérieur du grand tout qu’est l’activité de production totale ; à déterminer combien de temps chaque travailleur devra travailler compte tenu de cette production sociale totale ; à savoir combien de temps chacun travaillera effectivement, afin de déterminer, en conséquence de sa quantité de travail fournie, la part de la production sociale à laquelle il aura droit. Marx « suppose » ici que le critère choisi ici pour une telle répartition du produit social total est en fonction directe de son temps de travail («  Supposons […] que la part accordée à chaque travailleur soit en raison son temps de travail »). Le critère pourrait être tout à fait autre. Évidemment, il convient de se demander de quel « temps de travail » Marx parle ici. S’agit-il du temps de travail effectif de chacun ou du temps de travail prévu par les normes productives du plan ? Il est plus probable qu’il s’agisse de la deuxième option : si le plan indique que seulement 2 jours de travail sont requis pour faire telle tâche productive, et que, de l’autre côté, un travailleur individuel met trois fois plus de temps pour l’accomplir, il est probable qu’il n’aura droit qu’à un bon de travail indiquant le droit à la consommation d’une production équivalente à 2 jours de travail, même si, dans les faits, il en a travaillé 6. Si un travailleur devant gérer seul une salle de production automatisée pendant 3 jours pour en sortir une quantité de produit déterminée, y passe 5 jours et n’en sort rien, il est probable que son bon de travail reçu n’affiche ni 5 ni 3 jours mais bien un équivalent de 0 jour travaillé, étant donné que ni les délais ni les objectifs de sa production n’auront été atteints et que, par conséquent, son travail effectif n’aura nullement été du travail social. C’est ce que semble encore indiquer le système de bons du travail évoqué par Marx dans sa Critique du programme de Gotha :

« Le producteur reçoit donc individuellement – les défalcations une fois faites – l’équivalent exact de ce qu’il a donné à la société (nous soulignons). Ce qu’il lui a donné, c’est son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail représente la somme des heures de travail individuel; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu’il a fournie de la journée sociale de travail, la part qu’il y a prise. Il reçoit de la société un bon constatant qu’il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour les fonds collectifs) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux d’objets de consommation autant que coûte une quantité égale de son travail. Le même quantum de travail qu’il a fourni à la société sous une forme, il le reçoit d’elle, en retour, sous une autre forme. »10

La valeur d’un bon représentant une journée de travail, obtenu à l’issue d’une participation personnelle à la production totale durant une journée de travail, donne droit à prélever un produit correspondant à un tel temps de production, prélèvement qui se fait sur le stock réservé à la consommation sociale par bons du travail (on met de côté l’idée d’autres stocks distribués gratuitement par l’économie communiste à chacun des producteurs, indépendamment de la présentation des bons de travail). Mais cette relation d’équivalence entre la durée travaillée indiquée sur le bon de travail et la quantité de travail requise à la production des biens de consommations auquelle donne droit le bon, s’exprime en travail moyen, évaluée à l’avance par le plan et indiquée par lui à chaque producteur, contrairement à ce qu’il se passe avec l’argent, seul mode d’existence du travail abstrait et contrairement à ce qu’il se passe dans l’économie marchande, où la grandeur de valeur de chaque marchandise ne s’exprime pas en temps de travail mais en prix.

On peut considérer que la solution des bons de travail, caractéristique de la phase immature du communisme, est insatisfaisante, sous prétexte qu’il faudrait abolir immédiatement toute rétribution selon le travail et ne contraindre personne à travailler s’il n’en formule pas l’envie. Cette question est ancienne : elle oppose, depuis la naissance du mouvement prolétarien, les anarchistes partisans de la prise sur le tas, et les collectivistes favorables aux bons de travail, qui considèrent que, dans certaines conditions, il faudra bien que la consommation de chacun dépende en partie de sa participation effective au travail social. Mais dans tous les cas, on n’a pas le droit de soutenir que les bons du travail mesurent la valeur et ne sont que le nouveau nom donné à l’équivalent général des marchandises, l’argent. Car ils ne sont, comme le dit Marx, « pas plus de la monnaie qu’un billet de théâtre »11. On ne peut pas non plus légitimement affirmer que la rétribution selon le travail en équivalent temps de travail moyen signifie la persistance du salaire, lequel ne peut exister qu’à partir du moment où existent non seulement la valeur mais également l’exploitation du travail par le capital. C’est ce que faisait pourtant Kropotkine12, qui pensait de façon tout à fait superficielle que le salaire équivalait à la rétribution du travail en général. Mais ce dernier ne prétendait pas faire usage des catégories économiques marxistes, contrairement à Dauvé et à Astarian, qui disent fonder leurs affirmations sur une prétendue théorie de la valeur dépourvue de toute pertinence, et justifier ainsi dans la théorie ce qui n’est en réalité qu’une pure position de principe13.


1Dauvé pense quant à lui que les bons du travail seraient de la « valeur sans monnaie », ce qui n’est pas très clair : « … que sont ces bons de travail, sinon de la valeur sans monnaie ? », G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 42. Sans doute pense-t-il que la monnaie est nécessairement une monnaie fiduciaire, et non pas un équivalent général représentant le travail abstrait: dans sa logique, on aurait donc bien, sous le socialisme, une mesure des temps de travail (de la « valeur ») sans « monnaie », c’est-à-dire sans monnaie physique (même si l’on voit bien que les « bons de travail » sont bien des objets physiques).

2Le fait que l’échange marchand ait été supprimé ne veut évidemment pas dire que les produits n’ont pas à circuler entre les différentes unités de production, puis de celles-ci aux magasins généraux ou centres de distributions. Mais il n’y a là nul échange marchand, comme le voudrait l’article sur la valeur de Théorie communiste, seulement acheminement de produits conformément à un plan global.

3F. Engels, L’Anti-Dühring, 1878, « Socialisme, IV. La répartition », disponible ici : https://www.marxists.org/francais/engels/works/1878/06/fe18780611ad.htm.

4B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 36.

5Ibid., p. 37 : « En bref, tous les détours que Marx et Engels décrient dans le marché, on les retrouve dans le plan, dont l’effet n’est pas tant d’abolir la valeur que, utopiquement, de la faire accéder à la conscience d’elle-même. » De la même manière, dans l’article « Communisation, communisme, valeur, etc… » de Théorie communiste, on lit : «  Il est vrai que, dans la pratique et la perspective programmatiques de la révolution, le communisme n’était autre que la valeur devenue mode de production », affirmation absurde qui se cache derrière une fausse complexité.

6Cette confusion entre le fait que l’organisation sociale communiste recense les temps de travail moyen et l’idée qu’elle maintiendrait la valeur, voire l’utilise, est particulièrement flagrante dans ce passage de G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 47. Discutant un programme conseilliste, Dauvé écrit : « En 1966, le principal rédacteur du projet, Jan Appel […] en résumait le principe : les conseils ouvriers feraient de« l’unité de l’heure de temps de travail moyenne [la] mesure du temps de production et de tous les besoins et services à la fois dans la production et la distribution ». L’erreur est de vouloir mettre la théorie marxienne de la valeur au service de la gestion du communisme. La notion (!) de temps de travail social moyen, et plus encore son calcul (!), ne sont pas des instruments utilisables au même titre qu’une brouette ou une fraiseuse : ils sont la substance du capitalisme, et leur emploi n’est pas séparable de la fonction qui est obligatoirement la leur. On ne peut organiser une société sur la base d’un calcul direct du temps de travail moyen sans que tôt ou tard l’équivalent général se matérialise, redonnant naissance à une variante quelconque de monnaie. » « La notion » de temps de travail social moyen « et plus encore son calcul […] sont la substance même du capitalisme […] ». On voit bien là les conséquences ultimes du subjectivisme de Dauvé qui se manifestait déjà dans sa conception de la valeur.

7K. Marx, Le capital, op. cit., p. 95.

8Id., pp. 95-96. Juste après, Marx salue Owen : « Ajoutons que la « monnaie-travail » d’un Owen, par exemple, n’est pas plus « monnaie » qu’un billet de théâtre. Owen présuppose du travail immédiatement socialisé, ce qui est une forme de production diamétralement opposée à la production marchande. […] Mais il ne vient pas à l’idée d’un Owen de présupposer la production marchande et de vouloir néanmoins contourner ses conditions nécessaires par des trafiquages monétaires. » Que l’on mette cette citation de Marx à côté du passage suivant de l’article « Communisation, communisation, valeur, etc… » de Théorie communiste, qui prétend que Marx serait opposé par principe au système des bons du travail, sous prétexte que ceux-ci les travaux concrets à du « temps de travail moyen » et ce système conserverait en fait la valeur, ce que Marx ne dit en fait jamais : « On peut montrer toutes les apories, les incongruités, auxquelles aboutissent les tentatives de réduction de la diversité des travaux, de leur intensité, de leur productivité, en une unité commune abstraite, sans l’échange et l’autonomisation de la valeur d’échange comme monnaie. Et Marx ne se prive pas également de le faire dans sa critique récurrente de la théorie des bons de travail et de l’unité de mesure idéale. »

9Ibid., p. 80.

10K. Marx, Critique du programme de Gotha, 1875, disponible ici : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/GOTHA.pdf.

11K. Marx, Le capital, op. cit., p. 95

12« Il en est de même pour le salariat : car, après avoir proclamé l’abolition de la propriété privée et la possession en commun des instruments de travail, comment peut-on réclamer, sous une forme ou sous une autre, le maintien du salariat ? C’est pourtant ce que font les collectivistes en préconisant les bons de travail. . » (Piotr Kropotkine, La Conquête du pain, 1892, « Le salariat collectiviste », disponible ici : https://fr.wikisource.org/wiki/La_Conqu%C3%Aate_du_pain/Le_salariat_collectiviste.

13 Nous renvoyons ici à cette remarque d’Engels dans une lettre à Lafargue du 11 août 1884 : « Quand on est « homme de science », l’on a pas d’idéal, on élabore des résultats scientifiques, quand on est un homme de parti, on combat pour les mettre en pratique. Mais on quand on a un idéal, on ne peut être homme de science, car on a un parti-pris d’avance. » (Correspondance Engels-Lafargue, Paris, 1956, t. I, p. 235).

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