La Tendance CLAIRE à propos de la guerre en Ukraine : entre opportunisme dissimulé et opportunisme avoué

Le groupe Tendance CLAIRE1 se déchire actuellement entre sa tendance social-pacifiste, qui prêche en parole une « solution diplomatique au conflit », et sa tendance minoritaire qui prône ouvertement le ralliement à l’impérialisme occidental et la livraison d’armes à des fins de renforcement du front ukrainien. Évidemment, les premiers rejoignent de fait les seconds : étant bien entendu incapables de contraindre qui que ce soit à signer quoi que ce soit, et en se déclarant « en attendant » favorables « inconditionnellement » à la « défense nationale » ukrainienne, leur position pacifiste déguise un ralliement à la plus pure union nationale ukrainienne, l’abandon de toute position prolétarienne indépendante. Cette position a une conséquence immédiatement concrète : elle signifie l’acceptation (en fait : l’encouragement) de l’enrégimentement du prolétariat ukrainien derrière les drapeaux de sa propre bourgeoisie et la légitimation du mot d’ordre interclassiste de la « défense de la patrie en danger ».

Que les deux positions signifient une seule et même capitulation, c’est donc clair, mais il nous semble que cette position social-pacifiste « mérite » d’abord d’être examinée et traitée pour elle-même, en tant que forme particulière revêtue par l’opportunisme en temps de guerre impérialiste.

C’est donc dans un article assez récent daté du 2 septembre 2023 que la Tendance Claire revient cette position qui constitue visiblement chez elle la position majoritaire. L’article est intitulé « Guerre en Ukraine : imposer (sic) une solution diplomatique »2 et déclare :

« Dans [le contexte meurtier de la guerre impérialiste], le premier intérêt du peuple ukrainien, c’est la fin de la guerre. […] L’alternative ici ne repose pas sur une question de principes abstraits, mais de realpolitik. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’Ukraine, pour ou contre Poutine, mais de décider par quelle voie sortir à moindre frais de la situation meurtrière qui existe aujourd’hui. »

Lorsqu’une organisation qui se réclame de la révolution socialiste commence à parler de rejet des principes au long de la realpolitik, on est en droit de s’attendre au pire et nous verrons que la TC l’atteint largement. Ainsi donc, la TC déclare que « le premier intérêt du peuple ukrainien, c’est la paix », et elle se demande en conséquence quels sont les moyens immédiats susceptibles d’atteindre un tel but. Personne ne nie que la guerre fasse des millions de morts parmi le prolétariat des deux côtés et que cette situation est tout sauf souhaitable : c’est ce que répètent les pacifistes les plus benêts à longueur de journée, et aussi ce que déclarent en paroles les petits valets de plume de l’impérialisme occidental. Mais la question est évidemment de savoir de quelle manière on peut atteindre une telle paix durable, et quelle voie doivent indiquer les révolutionnaires relativement à cette question. La solution de la TC vient donc immédiatement :

« La voie belliciste, soutenue à bout de bras par l’impérialisme occidental, risque donc bien de mener à une impasse. Il est aujourd’hui nécessaire de faire entendre une autre voix. À continuer la guerre, on n’œuvre pas pour la paix, mais pour la guerre elle-même. Il serait désastreux d’attendre une éventuelle déroute des armées russes pour négocier la paix. […] Les négociations de paix ne sont pas impossibles, en particulier parce que le pouvoir russe a des revendications qui sont connues, et qui mettent notamment en jeu le contrôle de la Crimée, du Donbass, la neutralité de l’Ukraine, etc. Une partie de ces intérêts concerne des enjeux spécifiquement territoriaux, qui pourraient être réglés par des perspectives de référendums. Il n’est pas certain que la Russie soit la plus hostile à une telle perspective. L’autre partie de ces intérêts concerne l’influence que cherche à acquérir l’impérialisme occidental dans la région, en particulier via l’OTAN et, dans une moindre mesure, l’UE. Or, de ce point de vue, il est légitime de se battre pour un affaiblissement de notre propre impérialisme, qui n’a cessé d’être une source de déstabilisation de la région depuis la chute de l’Union soviétique et d’aviver les tensions avec l’impérialisme russe. »

Voici donc la solution toute trouvée de la TC contre la guerre : les négociations diplomatiques pour la paix. Et nous nous voyons renvoyés à son « plan de paix » détaillé et présenté dans son article de mars 2022, humblement intitulé « Penser concrètement (sic) les conditions de la paix en Ukraine. »

Parce que la TC semble savoir visiblement ce qu’il en est réellement dans les hautes sphères (« Partons donc des faits, et de ce que nous savons des négociations en cours »), on y apprend que la Russie serait en fait ouverte à la négociation, que l’impérialisme occidental refuse la voie diplomatique et qu’il suffirait de pousser en ce sens pour permettre au peuple ukrainien de s’en « sortir par le haut ». Et dans la suite de cet article pour le moins surréaliste, la TC se livre à un authentique exercice de politique-fiction : là voilà qui, somme toute à son aise, tente de s’immiscer dans les accords que pourraient passer entre eux les représentants des deux bourgeoisies nationales en guerre ! Ainsi examine-t-elle les propositions russes des premiers jours de la guerre : elle en rejette certaines, parce qu’elles contreviennent aux principes immuables du « droit » et constituent une « atteinte inacceptable à la souveraineté du peuple ukrainien et aux exigences minimales de démocratie ». Et elle finit par dessiner la figure de ce qui, selon elle, constituerait un accord « acceptable » !

Mais avant d’en venir à cette prétendue solution, il est évident que la Tendance Claire ne fait que proposer ici quelque chose qu’elle n’est absolument pas en mesure d’« imposer », en proposant de se substituer, aux noms de ses considérations sur le « droit des peuples » et sur la « souveraineté », aux bourgeoisies nationales qui, elles seules, savent où résident leurs véritables intérêts, et par conséquent, ce qui saurait constituer ou non, une « solution acceptable » !

Car la politique diplomatique, tout comme les accords de paix, ne sont pas au-dessus des classes, contrairement à l’illusion que distille dangereusement la TC. Les bourgeoisies, en diplomatie comme partout où elles agissent, n’agissent que conformément à leurs propres intérêts égoïstes : elles ne rentrent pas en guerre parce qu’elles seraient possédées par une mania belliciste, qui les feraient outrepasser les limites du raisonnable, et que l’on pourrait exorciser par le simple dialogue ou par un accord à l’amiable avec l’autre bourgeoisie concernée. Et il est clair que si un tel accord de paix est trouvé à l’avenir, il ne devra rien aux considérations sur le « droit » des peuples que nous servent la TC, mais au simple fait qu’il constituera une réponse acceptable aux intérêts de classe des bourgeoisies des deux pays. Par conséquent, appeler à une urgente « solution diplomatique » ne peut que signifier la volonté de contenter au plus vite les intérêts des classes exploiteuses des deux pays en guerre… et ce serait aux révolutionnaires de s’y atteler de manière tout à fait « concrète », en leur servant pour ainsi dire de médiation !

Il est de plus évident que cet accord de paix, s’il est signé, sera de toute façon absolument incapable de ramener à une situation de « paix durable » : il constituera bien au contraire une simple trêve, une temporaire et précaire « paix des armes » que les bourgeoisies occidentales, ukrainiennes et russes utiliseront pour se réorganiser au mieux en vue d’un prochain affrontement, que ce dernier ait à se déployer sur ce même terrain ou sur un autre dans le monde. Et contre cela, aucun accord de paix n’y pourra rien : il en sera ainsi tant que le capitalisme dans son stade impérialiste restera le mode de production régnant sous nos cieux.

Par conséquent, non seulement la Tendance Claire propose une solution « révolutionnaire » sur des bases entièrement fausses, mais en plus, elle se propose un objectif qu’elle n’est absolument pas en mesure d’« imposer ». Au lieu de se demander ce qu’il conviendrait de faire, non seulement compte tenu de l’état de ses forces, mais en plus en tant qu’organisation révolutionnaire, elle tente d’imaginer ce qu’il « faudrait faire » si elle avait le pouvoir d’État en France et un poids sur la politique diplomatique française. Elle s’imagine dans les habits bourgeois et nous sert donc une solution… bourgeoise.

Car voilà sa solution miraculeuse :

« Quant aux deux premières conditions [il s’agit des deux conditions jugées « acceptables » : à savoir la reconnaissance de la Crimée russe et la reconnaissance des « Républiques autonomes » de Donetsk et Louhansk ; la chute du gouvernement Zelensky et la démilitarisation de l’Ukraine ayant été jugés «inacceptables » et donc « rejetées » par la TC, qui défend, à la façon des chevaliers blancs des temps anciens, le « droit » de la bourgeoisie ukrainienne à se défendre3], qui s’avéreront sans doute les plus difficiles à concéder pour le gouvernement ukrainien dans la mesure où elles sont liées à des enjeux territoriaux, il faudrait de notre point de vue exiger la tenue de référendums, dans des conditions démocratiques garanties, sur l’indépendance, en vertu du droit à l’auto-détermination des habitant-e-s des régions concernées. Ces conditions incluent un vrai débat libre, pendant une durée déterminée (par exemple trois mois), avec totale liberté d’expression des différents points de vue ; cela suppose qu’il n’y ait aucune intimidation, donc notamment que toutes les troupes présentes dans ces territoires soient retirées, ukrainiennes et russes ou pro-russes. »

Des « référendums », dans « des conditions démocratiques garantis » en vertu « du droit à l’auto-détermination des habitant-e-s des régions concernées », avec un « débat libre » dans « totale liberté d’expression », voilà le « plan de paix » qu’il nous fallait et que nous sert la TC, en même temps que tout le fond de cave du charabia démocratique ! Et sous l’autorité de qui se tiendraient de telles « élections libres », mettant en scène les politiciens bourgeois les plus divers et les plus « indépendants » possible ? Non pas des bourgeoisies nationales ukrainiennes ou russes, cela va de soi, mais plutôt, on l’imagine, de l’ONU, ou de quelque autorité internationale que ce soit, qui, elles aussi bien entendu, sont aux-dessus des intérêts de classe des diverses bourgeoisies nationales qu’elles représentent. Encore une fois, la TC distille la même illusion quant au caractère « démocratique » et aclassiste de ces prétendues « organisations internationales », qui incarnent bien au contraire la coordination de certaines fractions de la bourgeoisie internationale et qui, par conséquent, ne peuvent avoir qu’une orientation réactionnaire et globalement opposée aux intérêts prolétariens. Mais c’est sur cette solution que débouche la leçon de realpolitik que nous donne la TC !

Et en attendant un tel plan de paix, qui, lorsqu’il arrivera, ne devra rien aux gesticulations de nos révolutionnaire qui cherchent désespéramment à se faire entendre des bourgeoisies nationales en fourrant leur nez là où personne ne les a sonné, que faut-il faire ?

Tout simplement soutenir la « défense nationale ukrainienne » ! Et en effet c’est ce même « soutien  inconditionnel » à la « défense nationale » que la TC réaffirme dans son dernier article de septembre 2023 sur la guerre russo-ukrainienne :

« Depuis le début de la guerre, la Tendance CLAIRE a apporté son soutien à la résistance ukrainienne face à l’invasion illégitime de son territoire par les armées russes. »

Il est vrai que la TC n’a, sur ce point, jamais varié. Ainsi, par exemple, dans l’article du 28 mars 2022 (« Penser concrètement les conditions de la paix en Ukraine »4), on peut lire :

« Cette résistance [ukrainienne], civile et militaire, ainsi que nous l’avons déclaré dans notre texte du 5 mars, doit être inconditionnellement soutenue – cela ne fait pas question (sic!). »

Et on lit effectivement, dans l’article du 5 mars (« Soutien à la résistance du peuple ukrainien ! Retrait des troupes russes ! Contre l’escalade belliciste, imposer un accord de paix »5) :

« En tant que communistes révolutionnaires (sic) […] nous considérons que […] l’invasion par les armées russes du territoire appartenant au peuple ukrainien souverain est absolument illégitime. Face à cette attaque, nous apportons pleinement notre soutien au peuple ukrainien. L’objectif indiscutable d’une politique satisfaisante dans la conjoncture actuelle doit donc être de mettre fin au calvaire que subit le peuple ukrainien et donc concrètement d’obtenir le retrait des troupes russes hors du territoire ukrainien. Il ne s’agit donc pas de rester neutre, mais bien de défendre les droits du peuple ukrainien qui ont été bafoués. »

Comme on le voit (et comme il a été revendiqué par la TC) un tel ralliement à la « défense nationale ukrainienne » « ne fait pas question », et n’est pas particulièrement justifié, si ce n’est par la référence à la « légitime défense » d’un peuple agressé, le vague « droit » d’un pays « opprimé » à se « défendre par tous les moyens » (même nucléaires, lorsqu’il en dispose ?) lorsqu’il sa « souveraineté » est violée. N’importe qui remarquera qu’avec de pareils principes, la TC aurait dû soutenir « inconditionnellement » la défense nationale française au moment où l’Allemagne déclarait la guerre à celle-ci le 3 août 1914, puisque, là aussi, la « souveraineté » territoriale française avait été menacée et attaquée. La France se trouvait là aussi en situation de « légitime défense » : à ce moment, n’était-ce pas précisément alors un tel droit à se défendre contre l’« agresseur »6 qui était invoqué par tous les partis bourgeois et les organisations ouvrières ralliées à la guerre impérialiste ? Fallait-il alors appeler à la défense nationale et se rallier à l’union sacrée, comme l’a fait la SFIO félonne, et comme l’ont fait, dans leurs pays respectifs, la quasi-totalité des partis constituant la IIème Internationale ? Avec de tels arguments fondés sur le « droit » abstrait des peuples à disposer « librement » de leur « souveraineté », il est probable que la TC aurait rejoint avec armes et bagages une telle union, et probablement qu’elle aurait été dénoncée et ridiculisée à juste titre dès la conférence de Zimmerwald, pour s’être rendue coupable d’une aussi pitoyable déroute. Mais cela ne semble pas poser de problème particulier à notre Tendance Claire qui est décidément de la tendance la plus trouble. Cela en dit long sur la position qui sera la sienne lorsque la France se trouvera aux prises d’un conflit du même genre.

Et comme pour justifier un tel ralliement à la défense ukrainienne, la TC se trouve du même coup blanchir la responsabilité de la bourgeoisie ukrainienne dans la guerre en cours, en repeignant l’Ukraine en pauvre petite nation « opprimée »7 ! Ainsi, dans l’article du 28 mars :

« Le peuple ukrainien est depuis longtemps un peuple opprimé à la fois par l’impérialisme russe (au moins au sens politique du terme) et, de plus en plus, par les impérialistes occidentaux, et il est en outre agressé et martyrisé par l’invasion russe. Nous devons donc soutenir le peuple opprimé dans sa lutte contre son oppresseur : notre soutien, ainsi que nous l’avons déjà écrit, est inconditionnel. »

On apprend donc que l’Ukraine, en plus d’être un pays agressé, est un pays dominé par la terre entière, et que, dans cette affaire, la Russie constitue le seul pays impérialiste agresseur. L’Ukraine n’est donc pas elle-même, nous dit-on, un pays impérialiste, elle n’est pas membre à part entière d’un bloc impérialiste, mais elle serait seulement utilisée, comme nation opprimée, par les impérialistes occidentaux, en vue d’objectifs tout à fait étrangers aux intérêts de la bourgeoisie nationale ukrainienne. Pour ces raisons, « soutien inconditionnel » à la « résistance nationale ukrainienne » donc, mais attention, la TC précise dans le point 2 de son article du 5 mars que

« … nous n’apportons pas notre soutien politique à Zelensky, aux pro-atlantistes ou aux ultra-nationalistes ukrainiens qui sont les ennemis du prolétariat et dont la politique nationaliste et alignée sur l’OTAN a contribué à offrir des prétextes à Poutine pour justifier son invasion aux yeux de la population russe. À moyen terme, l’Ukraine ne peut conquérir son indépendance véritable sans une politique rompant progressivement sa dépendance, non seulement d’avec la Russie, mais aussi d’avec les impérialistes occidentaux (y compris sur le plan militaire). »

La TC soutient la défense nationale ukrainienne, l’union sacrée ukrainienne autour du gouvernement ukrainien, la mobilisation sous les drapeaux de l’armée ukrainienne, mais cela ne signifie pas pour autant un « soutien politique à Zelensky, aux pro-atlantistes ou aux ultra-nationalistes ukrainiens » ! On a donc là une condamnation du gouvernement de Zelensky, des milices fascistes, mais rien contre la bourgeoisie ukrainienne, contre l’armée nationale ukrainienne, et tout cela au nom d’un appel à une « véritable » (?) « indépendance » nationale. Soit une vague phraséologie de gauche absolument étrangère au marxisme. Il est évident qu’une telle déclaration anti-gouvernementale ne mange pas de pain : toujours est-il que, par son soutien «inconditionnel » à la « défense nationale » de l’Ukraine, la TC soutient de fait l’intégration du prolétariat ukrainien dans l’armée nationale ukrainienne, servant principalement les intérêts de la bourgeoisie ukrainienne, et notamment son intégration dans des unités placées sous l’autorité directe du gouvernement, voire sous le commandement des milices fascistes, qu’elle dénonçait pourtant d’un bloc et en paroles plus haut.

Ce fait est d’autant plus clair que la TC croit bon de relayer sur son site un film documentaire8 donnant la parole à des démocrates socialistes, trotskystes, anarchistes, anarcho-communistes auto-proclamés ayant rejoint l’Unité de la défense territoriale d’Ukraine, elles-mêmes placées sous le commandement de l’armée gouvernementale et dans certains cas de la milice fasciste Azov9. Nous reviendrons en annexe sur ce panier de crabes opportunistes, ainsi que sur les arguments « cas d’école » par lesquels ces individus, qui se réclament d’organisations « révolutionnaires », tentent de justifier leur position désastreuse.

Voilà pour ce qui est de la « ligne majoritaire » pour la Tendance Claire : soutien inconditionnel à la « défense nationale » ukrainienne, au nom du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et à défendre leur « souveraineté », en attendant un « retour à la paix » par la « voie diplomatique ». Les communistes disent « Non à la guerre, sauf à la guerre de classe », la TC dit « Non à la guerre, sauf à la guerre de défense nationale, sous l’égide de sa propre bourgeoisie. »

Mais examinons maintenant le désaccord au sein de la TC sur la position à adopter sur la guerre en Ukraine. Que reproche la ligne minoritaire à la ligne majoritaire social-pacifiste ? La ligne minoritaire nous le fait savoir dans un article daté du 16 mars et qualifié de « tribune libre » (« libre » par rapport à la « ligne officielle » de la TC), dont le titre est éloquent : « Le soutien à la résistance du peuple ukrainien implique d’approuver la livraison d’armes à l’Ukraine »10.

La tribune des minoritaires commence par approuver globalement l’orientation de la ligne majoritaire sur le soutien à la défense nationale et sur la nécessité de parvenir à un accord de paix. Elle se félicite que la TC ait examiné les deux questions posant globalement « problème » aux «  forces qui se réclament de l’anti-impérialisme en général et de la révolution en particulier » quant à la guerre en Ukraine, à savoir la livraison d’armes et les sanctions économiques :

« Parmi les forces qui se réclament de l’anti-impérialisme en général et de la révolution en particulier, il y a un large consensus pour condamner l’invasion russe de l’Ukraine, pour exiger que la Russie arrête cette guerre, pour soutenir le peuple ukrainien et pour refuser une escalade entre la Russie et l’OTAN qui conduirait à une guerre mondiale, avec le risque nucléaire. Il y a débat en revanche sur la question de la livraison d’armes à l’Ukraine et sur celle des sanctions contre la Russie. […] Nous pensons qu’il est juste de soutenir ces deux revendications. »

Arrêtons nous un instant sur la question des sanctions. Là encore, dans un style décidément caractéristique de la TC, qui semble adorer faire découler ses positions politiques de principes purement moraux, les sanctions sont légitimées au nom d’une revendication abstraite de « justice ». Comme si les révolutionnaires avaient leur mot à dire sur les pénalités qu’une bourgeoisie nationale devrait ou non appliquer à une autre, et comme si celle-ci s’inquiétait d’ailleurs de leur avis sur la question ! La question des sanctions avaient été en effet évoquée (et approuvée!) dans la déclaration du 5 mars de la TC… mais à certaines conditions (décidément, chez la TC, les mesures sont comme les tendances : c’est à la carte!). On pouvait donc lire :

« Il est juste (sic!) d’exercer contre les dirigeants et oligarques russes des pressions économiques (saisie d’avoirs financiers, de yachts, de patrimoine immobilier…) et diplomatiques qui peuvent actuellement être favorables au peuple ukrainien, à condition toutefois que ces sanctions ne visent pas le peuple russe lui-même. La population de Russie, en effet, ne doit pas devenir elle-même la victime d’une politique de représailles sans limite contre les décisions militaristes de son gouvernement. »

Là encore, l’exigence semble parfaitement irréaliste et comme tombée du ciel : la TC demande aux bourgeoisies occidentales d’agir selon des règles de justice et de moralité, et de renoncer aux intérêts qui sont les siens dès lors que ceux-ci contreviennent à ce qu’enseigne la morale. Mais il est évident que lorsqu’une bourgeoisie nationale cherche à nuire à une autre, elle cherche à s’attaquer au taux de profit de cette dernière, en rendant plus difficile la valorisation des capitaux de l’ennemi. Elle ne peut parvenir à un tel but, par le biais de sanctions économiques par exemple, qu’en s’attaquant à la santé de l’économie de la bourgeoisie adversaire dans son ensemble, et il est clair qu’un tel objectif ne peut qu’entraîner une pénalisation du prolétariat vivant et travaillant dans cette économie en question. La TC poursuit donc un objectif irréaliste et illusoire, en plus de distiller des illusions dangereuses quant à la nature des conflits de classes entre bourgeoisies concurrentes : on ne peut évidemment pas demander à la bourgeoisie des sanctions économiques « justes » (« pénalisez les riches sans toucher aux pauvres ! » : comme si pénaliser les pauvres n’était pas ce qu’elle faisait déjà tout au long de l’année) qui toucheraient la consommation des « oligarques » (encore cette insupportable phraséologie de gauche) sans toucher du même coup à l’économie russe prise comme un tout.

Dans sa ligne officielle, la TC a donc « approuvé » les sanctions à cette condition. Ainsi, si la tendance minoritaire approuve la ligne officielle de la TC concernant le « plan de paix », le soutien à la défense nationale et aux sanctions (sous les « conditions » indiquées), elle remarque cependant que leur organisation

« … n’a pas adopté à ce stade le soutien à la livraison d’armes : c’est cette cause que nous voulons défendre ici, tout en nous reconnaissant globalement dans le cadre du texte voté. »

La tendance minoritaire reconnaît donc la justesse de la ligne social-pacifiste mais considère qu’elle ne va pas assez loin : il faut donc selon elle approuver en plus la livraison d’armes.

Il est évident qu’à partir du moment où est accepté le mot d’ordre de la « défense nationale », c’est la ligne minoritaire qui a raison. On ne peut pas à la fois déclarer le « soutien inconditionnel à la résistance du peuple ukrainien », et refuser en même temps les livraisons d’armes, précisément parce que les livraisons d’armes sont la condition nécessaire à la victoire de la défense nationale ukrainienne. La tendance qui exprime ouvertement son ralliement « momentané » à l’impérialisme occidental (de telle sorte qu’elle a sur la guerre en Ukraine la même position que n’importe quel parti bourgeois classique) comprend bien que la tendance social-pacifiste est tout à fait inconséquente, et qu’en l’absence de toute solution diplomatique permettant d’entrevoir la fin du conflit, il est logiquement nécessaire d’appuyer « en attendant » la livraison d’armes.

Et parce que la tendance partisane du seul « retour à la table des négociations » ne croit pas elle-même à la réalisation prochaine de ses propres objectifs de paix diplomatique, qu’elle ne peut manquer de reconnaître comme un vœu pieux, alors elle ne peut, non seulement à terme, mais encore dans chacune de ses actions et dans sa pratique militante, appuyer dans les faits la livraison d’arme, et passer ainsi d’une position de soutien absolu à la défense nationale ukrainienne à une position de soutien tout aussi absolu à l’impérialisme occidental.

Par conséquent, la tendance minoritaire représente la tendance ouvertement belliciste et impérialiste de la TC, et la tendance majoritaire l’expression cachée et dissimulée de ces mêmes revendications  : la première est donc la vérité de la seconde et doit nécessairement l’emporter sur celle-ci.

Si l’on se prononce pour la défense nationale, c’est la tendance ouvertement ralliée à l’impérialisme qui a raison. Or, il est clair qu’on ne peut pas défendre la défense nationale sans abandonner du même coup la position prolétarienne, c’est-à-dire sans cesser immédiatement d’agir comme une organisation communiste, du fait de ce ralliement aux objectifs de sa bourgeoisie nationale.

Au contraire, on ne peut pas défendre une position prolétarienne indépendante sans se rallier du même coup à une position défaitiste, c’est-à-dire sans affaiblir de fait la défense nationale et sans favoriser la défaite du pays en question.

Par conséquent, la véritable ligne de clivage n’est pas entre : ou solution pacifiste ou livraison d’armes, mais entre le mot d’ordre de la défense nationale et celui du défaitisme révolutionnaire. Autrement dit, ou bien la défense nationale, ou bien la position communiste.

Qu’une position communiste dans la guerre soit nécessairement incompatible avec la défense nationale, c’est ce qui est on ne peut plus clair : la défense d’un pays assiégé requiert un effort de guerre absolument colossal, la plus grande unité organisationnelle et d’action, où toutes les forces sociales se jettent d’un même élan dans la résistance à l’envahisseur. Au sein d’un tel front militaire, la moindre position de résistance à cette tendance unificatrice apparaît comme un évènement qui menace l’efficacité même de la défense nationale, qui compromet sérieusement la capacité du pays à arracher la victoire.

Cette menace est d’abord matérielle (sabotages de lignes et de flux, attentats contre des postes militaires et contre certaines unités, destruction de certains entrepôts et de matériels, organisation des désertions) mais également morale, puisqu’il est évident qu’un effort commun et tout ce qu’il nécessite de discipline et de sacrifices, ne peut s’établir qu’à partir d’un sentiment patriotique commun, lequel est sapé en permanence par le discours révolutionnaire qui alimente consciemment la haine de classe, qui porte la dissension et le trouble dans une armée que la bourgeoisie voudrait absolument unie dans l’effort de guerre. Par conséquent, les bourgeois et leurs idéologues ont tout à fait raison de dire que les communistes sont des forces anti-nationales favorisant la défaite du pays en situation de guerre, précisément parce qu’ils agissent effectivement comme des traîtres travaillant objectivement pour l’armée ennemie. Parce que les communistes rejette l’illusoire « unité nationale » en temps de guerre comme en temps de paix, parce qu’ils recherchent sans cesse la fraternisation avec le prolétariat de l’autre pays en guerre, parce qu’ils cherchent, enfin, à transformer la guerre impérialiste en guerre civile de classe, condition nécessaire à la prise violente du pouvoir, ils agissent effectivement comme des facteurs de déstabilisation pour une nation affairée à la « défense nationale ». Ils sont, pour cette raison, plus dangereux que l’ennemi lui-même, de la même manière qu’un espion ennemi est plus dangereux qu’un soldat ennemi, parce que le premier se trouve de fait faciliter la tâche du second.

Par conséquent, qu’une position prolétarienne autonome signifie nécessairement la mise en échec (relative, si elle échoue, ou totale, si elle réussit) de la défense nationale, la précipitation de sa propre nation dans la défaite la plus honteuse, est donc quelque chose de tout à fait évident. Et les communistes ukrainiens agissant dans ce sens aideront de fait à provoquer la défaite de l’Ukraine, si le mouvement prolétarien ne parvient pas à se développer suffisamment dans le prolétariat russe, où il existe par ailleurs à l’heure actuelle quelques initiatives défaitistes de ce genre. Mais c’est la seule position communiste possible. Et il est clair qu’est tout à fait fausse la position consistant à faire reposer l’initiative défaitiste sur les seules épaules du prolétariat du pays agresseur, tout en justifiant le droit à l’autre de se rallier à sa propre bourgeoisie sous prétexte légitime « défense nationale ». Car la capacité du prolétariat russe à se soulever contre la guerre impérialiste et contre sa propre bourgeoisie, à porter l’affrontement sur le terrain de classe, dépend de la capacité du prolétariat ukrainien à faire de même, et réciproquement.

Par conséquent, toute capitulation par avance du mouvement prolétarien des deux pays relativement à la poursuite de la politique défaitiste révolutionnaire ne peut qu’enterrer définitivement cette unique ligne de classe, ne peut que signifier le ralliement le plus honteux des deux prolétariats dans les rangs de leur armée nationale respective, aux seules fins de la guerre impérialiste provoquée et menée par les deux bourgeoisies. Un tel ralliement à la défense nationale ne peut que signifier la fin de tout positionnement classiste, la déchéance des organisations communistes au rang de simples supplétifs des intérêts de leur bourgeoisie nationale, la trahison pure et simple envers le prolétariat de chaque pays, envoyé à la boucherie pour des intérêts qui ne sont pas les siens.

Un des arguments de la TC consiste à dire que la défense nationale, le ralliement du prolétariat ukrainien à sa propre bourgeoisie, trouve sa légitimation dans le fait qu’il ne faudrait pas ajouter à une sujétion économico-politique une domination d’une bourgeoisie étrangère, et que la défense contre une telle domination font se rejoindre momentanément les intérêts de la bourgeoisie ukrainienne et du prolétariat ukrainien. Ce fait est tout à fait vrai. Il est absolument vrai que la guerre est un moment où les intérêts d’une bourgeoisie et de son prolétariat national coïncident en partie. Mais ce fait nous oblige d’autant plus : il est du devoir des révolutionnaires de dissiper systématiquement les mirages de la concorde nationale et de la réconciliation des classes. Une telle position unilatérale de la TC ignore d’ailleurs que la guerre impérialiste est le moment où est rendu possible le passage à la guerre civile de classe, à l’embrasement révolutionnaire qui ne peut se réaliser que lorsque le prolétariat mobilisé et armé de tout l’attirail de la guerre moderne tourne ses armes contre ses propres généraux et contre ses propres maîtres. Il ignore également qu’un tel contexte est proprement l’école de la guerre des communistes, où ceux-ci apprennent à jauger leur capacité à maintenir la juste et pure ligne classiste à l’heure du déchaînement le plus extrême de la propagande patriotique, à l’heure où l’hystérie collective de la « défense de la patrie assiégée » prend possession des individus les plus variés, et où les opportunistes et les capitulateurs qui se peignaient autrefois en rouge se révèlent au grand jour.

Ce contexte est par conséquent le contexte où le parti communiste qui a su garder la tête froide se fortifie, où il se révèle à ceux qui tendent de plus en plus à démasquer le mensonge patriotique de l’intérêt supérieur de la nation, comme le parti de classe autonome et opposé à tous les autres. Dans le feu de la guerre et dans un contexte de militarisation de la vie quotidienne, il diffuse clandestinement ses solutions expéditives, avance ses propres mots d’ordre, vient en aide aux déserteurs, participe et organise les actions de sabotage. Il attise la haine de classe, éveille le sûr instinct prolétarien qui n’attend qu’à sortir de son long sommeil, rappelle encore et toujours que la bourgeoisie nationale ukrainienne exilée loin du front dans ses stations balnéaires, ne reviendra qu’une fois le sale travail accompli aux prix des millions de vie prolétariennes, afin de poursuivre l’exploitation de ceux qui, hier encore, furent pourtant dépeints sur toutes les ondes comme des héros de la sacro-sainte « défense nationale ». Il déclare enfin qu’une fois la guerre terminée, il n’y aura pas vraiment de « paix » pour les exploités, que la guerre révolutionnaire est la seule guerre juste, parce qu’elle est la seule guerre susceptible de faire enfin advenir une paix authentique.

Et si, à l’inverse, des « communistes » préfèrent embrasser au contraire la cause de la « défense nationale », qu’ils quittent effectivement les rangs des révolutionnaires afin d’endosser l’uniforme national : ce nouvel habit leur siéra en effet bien mieux que leur ancien déguisement.

Une variante de cet argument mettant l’accent sur la relative concordance des intérêts de classe en contexte d’agression consiste à dire que le prolétariat devrait participer à la défense nationale dans le pays où le procès d’exploitation est moins féroce que dans l’autre. Mais il est clair que cet argument permet aux opportunistes de retomber à chaque fois sur leurs pattes, parce qu’il leur permet de justifier leur politique suiviste sous couvert de défense des intérêts immédiats du prolétariat.

Aucune bourgeoisie n’étant identique à une autre, il est évident qu’il y aura toujours, dans quelque conflit impérialiste que ce soit, un contexte national où l’exploitation est plus dure que dans l’autre, pour des raisons diverses. Selon les innombrables aspects que compte la vie nationale, il y aura même des avantages et des inconvénients dans chacun des pays se trouvant participer à un tel conflit ouvert, par exemple selon que l’on décide de considérer le niveau de chômage, ou le niveau général des salaires, ou la plus ou moins grande facilité d’accès à un logement décent, ou la liberté politique, associative ou syndicale, ou la tolérance vis-à-vis de telle aspect d’une identité culturelle particulière, etc. Il se peut même, selon que l’on considère tel facteur plutôt que tel autre, que le prolétariat du pays agresseur juge de façon tout à fait fondée que les conditions générales d’existence et de travail dans son pays lui sont plus favorables que celles qui règnent dans le pays agressé, tandis que le prolétariat du pays agressé considère, de manière tout aussi légitime, que c’est au contraire le sien, ou sa propre bourgeoisie, qui se trouvent représenter le moindre mal.

Par conséquent, la prise en compte de telles considérations pour déterminer la ligne du parti prolétarien ne peut mener qu’à la confusion et qu’à la plus grande paralysie dans l’action. Si le pays agresseur représente une régression tous azimuts en ce qui concerne les droits politiques et syndicaux, c’est encore et toujours la position défaitiste qui devra être choisie, même si cela doit se payer par une régression et par un procès d’exploitation plus dur qu’autrefois pour la nation vaincue et occupée. Le but d’une organisation communiste est la révolution prolétarienne. Il n’est pas le blanc-seing, même « momentané », donné à sa propre bourgeoisie, sous couvert du moindre mal. De tels conséquences constituent donc le prix à payer si l’on souhaite se rendre capable d’emprunter le dur chemin de la plus stricte indépendance classiste, si l’on veut se rendre apte à la domination politique qu’exigera nécessairement de nous la révolution communiste.

Évidemment, il faut se garder de tout triomphalisme. Rien ne dit qu’une telle tentative de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile soit amenée à se diffuser comme une traînée de poudre, rien n’assure aux communistes que leurs buts finiront par triompher dans une telle séquence, et c’est d’autant moins probable compte tenu de l’état du mouvement révolutionnaire en Ukraine et en Russie. Mais mieux vaut faire peu en révolutionnaires que beaucoup en opportunistes : l’expérience accumulée durant la politique de défaitisme révolutionnaire ne l’aura pas été en vain, et le prolétariat ukrainien saura se souvenir d’une telle position intransigeante lorsque la prosaïque trique patronale viendra, dans un pays ruiné qui aura attiré les investissements capitalistes du monde entier, remplacer le grandiloquent appel patriotique aux armes.

Et puisque la Tendance Claire appelle à une solution « concrète », voici des orientations défaitistes révolutionnaires très « concrètes », les seules qui permettront aux organisations communistes ukrainiennes, russes, et à toutes les autres, d’échapper au déshonneur en de pareilles circonstances  :

1. Soutien aux déserteurs de tous les fronts et à ceux, de tout âge et de toute profession, qui cherchent à échapper à la boucherie impérialiste en refusant la conscription militaire ;

2. Participation, partout où c’est possible, aux entreprises de sabotage de l’infrastructure militaire, des usines d’armements, de blocage des flux. Là où de telles initiatives n’existent pas, tout faire pour les organiser et les développer ;

3. Agitation parmi les prolétaires engagés dans les corps de volontaires afin de les gagner à la position prolétarienne indépendante ; attentats contre les unités nationalistes et fascistes, irrécupérables et perdues pour la cause ;

4. Incitation à la haine de classe et dénonciation du mensonge de l’« unité nationale » ;

5. Dénonciation impitoyable des opportunistes qui se revendiquent du mouvement prolétarien tout en prônant la « défense nationale » ;

6. Activation des réseaux internationaux qui se prononcent pour la fraternisation du prolétariat des deux côtés, pour la lutte contre le collaborationnisme interclassiste, contre le social-pacifisme, dans le but ultime de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et de classe. Participation aux initiatives de propagande et d’agitations internationalistes qui vont dans ce sens.

Annexe

Nous nous proposons dans cette annexe d’examiner quelques arguments avancés dans le film documentaire « L’arme à gauche : des révolutionnaires dans la guerre » par des membres d’organisations de gauche ou se réclamant de la révolution, afin de justifier leur ralliement à la défense nationale ukrainienne. Ces individus, qui se déclarent tantôt membres de Sotsialnyi Rukh, une organisation social-démocrate qui se réclame du « socialisme démocratique », tantôt d’organisations anarchistes, anarcho-communistes, ou syndicales, sont membres de l’Unité de la défense territoriale, la force de réservistes et de volontaires de l’armée nationale ukrainienne. Réalisé fin février 2022, le documentaire est accessible ici11. On sait que lundimatin a réalisé une interview filmée12 du même genre d’un « partisan ukrainien », se décrivant lui-même comme un anarchiste membre de la scène musicale rock antifasciste biélorusse, et ayant également rejoint l’armée nationale ukrainienne. Au milieu de l’entretien, celui-ci lâche un « Grâce à Dieu et l’Ukraine », ce qui ne semble pas perturber le moins du monde l’interviewer.

Voici donc ce que déclare un « anarchiste » dans le documentaire que la Tendance Claire relaie bien volontiers :

« Les premiers jours de la guerre, avec des camarades, dès que les premières roquettes ont commencé à frapper, nous nous sommes réunis et nous avons convenu que nous défendrions l’Ukraine contre l’impérialisme russe.  Et de fait, nous sommes partis le jour même. »

Cet individu avoue donc que son groupe « anarchiste », pourtant la veille encore adversaire de la nation, de l’idée de patrie et de l’État, s’est rallié « le jour même » de l’attaque russe à la défense nationale, sans doute au nom du sacro-saint droit à « l’auto-détermination nationale »13. On ne peut que saluer la performance que constitue un tel ralliement express, qui démontre que ces anarchistes n’ont aucun recul sur ce qu’ils font. Nous apprendrons par la suite de ce même anarchiste qu’il fut autrefois un ancien nationaliste ayant servi comme engagé volontaire dans le Donbass, côté ukrainien, au sein du bataillon Aidar. Mais il nous rassure : « dans le Donbass, il y avait des gens de gauche y compris des anarchistes » ! On comprend mieux, avec une telle variété locale d’« anarchistes », pourquoi de tels groupes embrassent sans crier gare la cause de la défense de la patrie dès la première roquette qui explose.

Pour justifier son soutien à la défense nationale, le responsable du Syndicat indépendant des mineurs pour la ville de Kryvyï Rih, qui était, au moment où le documentaire fut tourné, à 45 km au nord du front, déclare :

« Dans les territoires occupés de l’Ukraine, les travailleurs n’ont aucun droits. Il y a eu là-bas, pour autant que je sois informé, une série de grèves, de protestations qui ont été étouffées brutalement. Les gens ont été dispersés immédiatement. Les meneurs ont été mis en prison et personne n’en a même parlé. C’est une organisation purement criminelle et esclavagiste du capitalisme. Mais bon, il y a des statues de Lénine là-bas. »

C’est tout à fait vrai. Mais c’est exactement la même chose côté ukrainien. En tant que responsable syndical ukrainien, pourquoi ne pas dénoncer également les attaques contre les droits des travailleurs ukrainiens, la mise au pas des syndicats d’Ukraine, le démantèlement du Code du travail au nom de la « désoviétisation » et de la loi martiale, l’exclusion des travailleurs des petites et moyennes entreprises de toute protection juridique ?

Un autre militant, issu cette fois de Sotsialnyi Rukh, déclare :

« Pour le dire de façon grossière, s’il y avait ici une junte fasciste, si les choses étaient comme le raconte la propagande russe, je n’irais pas me battre. Si ce n’était pas une guerre défensive, mais quelque chose comme l’Anschluss de l’Autriche, par l’Allemagne nazie, cela n’aurait aucun sens d’y participer. »

Donc, pour ce « socialiste », comme il s’agit d’une guerre défensive, et non d’une guerre d’agression menée par un État fasciste, alors cela nécessite de se battre sous le drapeau national, et inutile d’aller plus loin dans la réflexion.

Un autre, anarchiste biélorusse, anti-militariste déclaré mais désormais engagé du côté de l’armée ukrainienne, semble penser que l’argument anti-défense nationale ne peut reposer que sur la nature prétendument fasciste et/ou plus ou moins corrompue de l’État ukrainien :

« Pour commencer, je voudrais dire que tout État est corrompu et que, dans les forces armées de tout État, il y a plein de néo-nazis. […] C’est vrai qu’ils [les fascistes] ont des unités dans l’armée, parce que le pays est en guerre, et alors ? La situation actuelle, c’est que si la Russie gagne, il n’y aura plus ni extrême droite, ni extrême-gauche. Il n’y aura plus rien, ce sera une terre brûlée, et toutes les forces politiques seront anéanties, anéanties physiquement. »

Mais la question n’est évidemment pas de savoir si l’on se bat du côté de l’État le « moins corrompu » et où les fascistes sont le moins présents, pas plus que de savoir si l’on est du côté de l’État le plus « démocratique » ou qui représente le « moindre mal », il est de savoir si l’on se rallie ou non à sa propre bourgeoisie et si l’on accepte de mourir (et de voir ses frères de classe périr) pour ses intérêts à elle. Quant à l’argument qui consiste à dire qu’en cas de victoire russe, les forces d’extrême-gauche – dont cet individu se réclame – seront anéanties… si c’est pour préserver une telle « extrême gauche », qui trahit avant même d’avoir pu servir à quoi que ce soit, alors nous déclarons effectivement qu’il ne vaut pas la peine de défendre la cause de l’Ukraine libre et démocratique !

Lorsque l’interviewer demande à l’anarchiste ancien nationaliste ce qu’il souhaiterait pour l’Ukraine après la victoire, celui-ci répond :

« Je voudrais que le malheur du peuple ukrainien ne soit pas exploité par des multinationales qui en profiteraient, après la guerre, pour acheter ici des terres, installer leurs usines pour avoir de la main d’œuvre bon marché, même si cela ne s’est pas encore produit jusqu’ici. »

Sans commentaire.

Et pour finir, le syndicaliste qui n’a rien à envier à nos Léon Jouhaux historiques :

« Le conflit est en phase ascendante. De plus en plus de citoyens pacifiques sont entraînés dans ce conflit. Non seulement des hommes, mais aussi des femmes. On prévoit d’envoyer face aux fusils plus d’un million de personnes. Je vais vous dire une chose. Ces gens gagnent l’expérience du combat contre quelque adversaire que ce soit. Une fois que quelqu’un, que plusieurs millions de personnes, ont des armes dans les mains, en plus de l’expérience du combat, il est évident qu’on ne leur prendra pas leurs droits juste comme ça, et qu’ils ne resteront pas les bras croisés si leurs droits sont attaqués. Donc il est clair qu’il y aura un grand mouvement de contestation après la guerre contre l’ordre existant actuellement en Ukraine, contre la corruption, contre l’arbitraire. Et je sais que, dans ce contexte, se développeront les représentants des travailleurs, comme nous appelons le mouvement de gauche, car ils sont les représentants de fait des travailleurs, et la présence de la classe ouvrière dans le pouvoir. »

Voilà un parfait cas d’école d’une phraséologie de gauche et pseudo-radicale qui dissimule une capitulation sur toute la ligne. Ainsi, peu importe en réalité, selon notre syndicaliste, que le prolétariat d’Ukraine se rallie à la défense nationale sous un prétexte patriotique : l’important est qu’il combatte, « contre quelque adversaire que ce soit », afin d’acquérir l’expérience du combat. Car, notre syndicaliste nous l’assure, une fois que les armes auront été distribuées, il faudra s’attendre à une lutte sociale extrêmement féroce en Ukraine, du moins « si [les droits du prolétariat] sont attaqués ». Mais il est évident que le droit des travailleurs sera attaqué, et il l’est déjà sans que notre syndicaliste n’y trouve rien à redire comme on l’a vu plus haut ! Alors pourquoi ne pas dire directement que ce sera nécessairement le cas, et pourquoi ne pas dire que c’est, en fait, déjà le cas, au lieu de servir la soupe patriotique ? Et il se fait plus menaçant : « Donc il est clair qu’il y aura un grand mouvement de contestation après la guerre contre l’ordre existant actuellement en Ukraine, contre la corruption, contre l’arbitraire. Et je sais que, dans ce contexte, se développeront les représentants des travailleurs, comme nous appelons le mouvement de gauche, car ils sont les représentants de fait des travailleurs, et la présence de la classe ouvrière dans le pouvoir. »

Voici donc le contenu de sa grande lutte sociale post-victoire ! Un grand mouvement de contestation « contre l’ordre existant actuellement en Ukraine, contre la corruption, contre l’arbitraire » … mais nullement contre la bourgeoisie ukrainienne en elle-même, nullement contre le patronat, nullement contre le mode de production capitaliste. Des millions d’individus, hommes et femmes, sont armés, ont acquis l’expérience de l’opiniâtre lutte militaire, mais notre syndicaliste nous fait miroiter une révolution de palais, une « lutte anti-corruption », et, par dessus-tout, l’intégration de « représentants des travailleurs », « la présence de la classe ouvrière » (ou plutôt des bonzes syndicaux !) « dans le pouvoir » (sic), c’est-à-dire non pas le pouvoir dictatorial et exclusif du prolétariat, mais la co-gestion de l’exploitation entre bourgeoisie et canaille politicienne « de gauche ». Car il est clair, qu’en réalité, aucune révolution prolétarienne ne sera possible à l’issue de la victoire d’une telle défense nationale. Après avoir crié sur tous les toits que finalement la vie sous l’État bourgeois ukrainien n’était pas si mal, qu’il valait le coup de mourir pour ses propres bourgeois, pourquoi irait-on désormais les renverser ? Après tous ces sacrifices au nom de la « défense de la patrie assiégée », qui consentira à débuter l’assaut armé contre l’armée du régime, qui ressortira nécessairement auréolée de toute la gloire des vainqueurs, et de toute la respectabilité que ces militants de « gauche » auront contribué à lui donner ? Il n’y a aucune raison qu’à l’appel à l’« effort commun » militaire de défense de la patrie assiégée ne succède pas immédiatement après l’appel à l’« effort commun » de la reconstruction du pays, sous les mêmes prétextes patriotiques fallacieux qui auront été défendus et légitimés en bloc par ces mêmes réformistes honteux de la pire espèce, qui tentent de se dissimuler sous une vague phrase révolutionnaire.

Octobre 2023

1 Tendance “pour le Communisme, la Lutte Auto-organisée, Internationaliste et Révolutionnaire”. Autrefois tendance du NPA, la Tendance Claire n’en est plus membre. Elle est donc moins une tendance qu’un groupe, même si ce groupe est lui-même traversé par plusieurs tendances.

2https://tendanceclaire.org/article.php?id=1889.

3Ça ne s’invente pas : « En particulier, substituer à l’exigence de neutralité celle d’une entière démilitarisation revient à exiger la mise au pas pure et simple de l’Ukraine par rapport à la puissance militaire russe ; l’Ukraine doit conserver, dans les conditions que l’on connaît et qui ne laisse aucun doute sur les prétentions russes à contrôler la région, les moyens de se défendre. Quant à la « dénazification » du gouvernement, elle ne peut que signifier le renversement du gouvernement actuel, de façon à lui substituer un gouvernement fantoche au service des intérêts russes : quel que soit le peu de sympathie que nous pouvons avoir à l’égard du gouvernement de V. Zelensky, auquel nous répétons que nous n’apportons absolument aucun soutien politique, ce serait évidemment une atteinte inacceptable à la souveraineté (sic) du peuple ukrainien et aux exigences minimales de démocratie (sic). »

4https://tendanceclaire.org/article.php?id=1780.

5https://tendanceclaire.org/article.php?id=1759.

6« Dans la guerre qui s’engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l’éternelle puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l’ennemi l’union sacrée et qui sont aujourd’hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l’agresseur et dans une même foi patriotique » (Raymond Poincaré, message du président de la République aux Assemblées, 4 août 1914).

7Et dans un tel sac des nationalités opprimées, la TC jette pêle-mêle : les peuples africains, les Palestiniens, les Kurdes… « Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes vaut également pour les peuples opprimés par les États impérialistes occidentaux, à commencer par les peuples africains qui subissent le néocolonialisme français, les Palestiniens qui subissent le colonialisme israélien ou pour les Kurdes opprimés par l’État turc, membre de l’OTAN, sans que tout cela ne pose aucun problème aux prétendus défenseurs de la démocratie. » (https://tendanceclaire.org/article.php?id=1780).

8« L’arme à gauche : des révolutionnaires dans la guerre », disponible ici : https://tendanceclaire.org/article.php?id=1830.

9https://www.lemonde.fr/international/article/2022/03/21/guerre-en-ukraine-avec-les-volontaires-de-la-defense-territoriale-une-armee-de-civils_6118389_3210.html: « A Tcherkassy, comme dans le reste du pays, des milliers d’Ukrainiens se sont enrôlés dans ces unités placées sous les ordres de l’armée nationale, dont le bataillon ultranationaliste Azov, afin de protéger leur ville, leur région. »

10https://tendanceclaire.org/article.php?id=1770. Voici ce que nous en dit l’encadré : « Cette tribune exprime la position de camarades qui ne sont pas majoritaires au sein de la Tendance Claire. La discussion se poursuit (!) mais nous estimons intéressant de faire connaître à nos lecteurs/trices cette position minoritaire. »

11https://www.youtube.com/watch?v=FHfLCDP10tk&t=738s.

12https://www.youtube.com/watch?v=qcCdh0vJKhM?

13Pour une condamnation anarchiste de la position « anarchiste » justifiant le ralliement à une telle défense nationale, même dans le cas d’un « pays agressé », voir cet article du blog autistici.org/ : https://www.autistici.org/tridnivalka/whats-new-in-anarchism-national-self-determination-and-the-coincidence-of-interests-with-capital/, qui critique les positions récentes de la Fédération anarchiste tchèque, exprimée au travers d’un article d’un certain Wayne Price.

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