IV. La définition de la production libre et la description du communisme de la communisation

Car nos communisateurs n’entendent pas s’arrêter en si bon chemin dans leur folie « modernisatrice », et voilà qu’ils exhibent une nouvelle « innovation ». Ainsi, Astarian dans son entretien avec Dauvé :

« … depuis quelques décennies, depuis les luttes des années 1960-1970, on a pu commencer à envisager le communisme sans travail – ce qui ne veut pas dire sans production. La grande différence est là (nous soulignons). »

On pensait qu’Astarian voulait échapper à une « conception naturaliste » de la valeur, il n’en est rien ; ou plutôt, il prétend y échapper en brandissant un « type » de travail dont il prétend qu’il n’est pas un travail et que, par conséquent, il ne produit pas de valeur, contrairement au « travail abstrait » ou « travail valorisant » :

« Développer la production sans productivité, c’est abolir la valeur dans ses deux formes :

Valeur d’échange : si rien n’est comptabilisé, si la justification de l’activité n’est autre qu’elle-même, le produit résultant de l’activité n’a aucun contenu abstrait.

Valeur d’usage : la VU [valeur d’usage] se distingue de l’utilité simple par le fait qu’elle a, elle aussi, un contenu d’abstraction. L’utilité de la marchandise doit être générale, ou moyenne, pour satisfaire un utilisateur inconnu dont on ne sait pas le besoin particulier (prêt-à-porter/sur mesure)1. La production sans productivité est une activité particulière d’individu particuliers, satisfaisant des besoins exprimés personnellement. L’usage des objets fabriqués porte la marque de cette particularité. C’est l’anti-normalisation. Le caractère nécessairement local de la communisation y contribue. »2

Et pour cette nouvelle définition du « travail » opposé à la « production », c’est Dauvé qui s’en charge :

« Le communisme [entendre, le communisme de Marx], lisible en filigrane dans Le Capital ressemble à un monde sans argent fondé sur le travail communautaire. Or, le travail est bien plus que la réunion d’êtres humains coopérant dans un atelier pour fabriquer des objets. Travailler, c’est compter du temps, et l’économiser, ce qui implique de quantifier la dépense d’énergie nécessaire en moyenne pour produire ceci ou cela : exactement ce que Marx appelle fort justement la valeur. »3

Parfaite illustration de la méthode communisatrice qui consiste à tout mélanger pour au final sortir n’importe quoi de son chapeau. Et c’est ce que ces gens là appellent méthode d’analyse, et même « mise à jour » de la théorie de Marx ! Travailler, nous dit Dauvé, c’est compter du temps. Voilà donc ce qu’est le travail en général selon les communisateurs. Ainsi le travail n’est pas l’activité de transformation d’un objet extérieur à des fins déterminées, mais le fait de « compter du temps » afin de « l’économiser ». Économiser quoi ? Le temps que l’on compte. Mais l’économiser par rapport à quoi ? Passer mon temps à compter mes sous m’aide-t-il à économiser mes sous ? Non bien sûr, et le lecteur désireux de ne pas tomber dans des abîmes d’incompréhension est donc censé comprendre d’une telle « définition » : travailler, c’est compter non pas du temps, mais le temps où l’on travaille, afin de le rendre plus efficace et de devoir travailler le moins possible (ce que Dauvé entend certainement par « afin de l’économiser ») pour produire telle ou telle chose.

Parce que j’ai comptabilisé non pas le temps en général mais le temps que me prend ma production particulière, je sais, pour la prochaine fois où j’entreprendrai de m’y atteler, qu’elle devra m’occuper pendant une telle durée moyenne, et que rien ne sert d’y consacrer une plus grande partie de ma journée. C’est probablement ceci que veut nous dire Dauvé, et cela ressort de la suite du passage : «  ce qui implique de quantifier la dépense d’énergie nécessaire en moyenne pour produire ceci ou cela […] ». Voilà donc la définition que nos communisateurs nous donnent du travail, elle qui leur a sans doute demandé de comptabiliser une grande « dépense d’énergie nécessaire » pour la produire. Mais il est évident que cette définition est tout à fait à côté de la plaque. Les communisateurs ne nous ont pas donné une définition de l’activité qu’est le travail, alors que c’est ce qui était annoncé (« Travailler c’est… »), ils nous ont donné une manière particulière de se rapporter à cette activité qu’est le travail(le fait de le comptabiliser, de s’y rapporter de manière comptable et chronométrée). Pourquoi se casser la tête à vouloir inventer une nouvelle définition du travail, surtout si c’est pour échouer aussi lamentablement, quand la définition donnée par Marx dans le Capital suffit amplement : l’usage de la force de travail, relativement à une fin, qui s’exerce au travers d’un moyen de travail et qui porte sur un objet de travail à transformer4. Comment un ponte de l’ultragauche, qui publie des livres et qui doit être un individu intelligent peut-il ne pas s’apercevoir de son erreur, surtout lorsque sa définition concerne un objet aussi simple que le travail en général ?

Mais il est évident pour n’importe qui que l’on peut tout à fait travailler sans que l’on soit pourtant amené à comptabiliser son temps. N’importe quel individu ayant déjà entrepris de faire des travaux chez lui, s’étant déjà proposé de refaire sa salle de bain à neuf par exemple, sait pertinemment que cela peut tout à fait arriver, et qu’il est tout à fait possible de se lancer dans une entreprise déterminée sans avoir la moindre idée de combien de temps elle prendra, sans que l’on se demande combien de temps il faudrait y passer par jour, ni combien de jour par semaine, ni quelle « dépense d’énergie » il faudra dépenser par heure travaillée. Si le chantier s’éternise, il peut même arriver, pour le plus grand malheur de la quiétude du ménage, que ça soit la compagne de notre pauvre homme qui s’empresse de lui demander quand diable tout cela prendra fin ; sans même que notre paresseux bricoleur ne se soit lui-même posé la question. Et pourtant, ce qu’il fait, cela n’est-il pas du travail ? Son activité n’est-elle pas en tout point conforme à la définition qu’en donne Marx ? Car celui-là se propose bien de transformer un élément extérieur, une matière sur laquelle va s’exercer sa puissance de travail, à l’aide de certains instruments de travail, dans le but d’atteindre une fin déterminée, afin de faire passer l’objet primitif du travail à telle autre forme considérée comme achevée.

Parce que l’activité de travail porte sur un objet extérieur5 et qu’elle a une finalité déterminée, elle se distingue du simple jeu qui ne possède aucune finalité particulière mais qui fait du rapport à l’objet extérieur un simple prétexte à la simple jouissance des sens et à l’auto-activité (par exemple, dans le cas de l’enfant qui brasse l’air avec un bâton pour le simple plaisir de faire des moulinets). Et parce que le travail est une activité qui s’exerce sur un objet extérieur, qu’il cherche à transformer (quelque soit la nature de l’objet en question), cette activité se distingue de la simple activité mentale lorsque celle-ci ne trouve son débouché dans aucune modification d’une réalité extérieure, comme par exemple lorsque l’on compte des moutons pour le simple plaisir de les compter. Mais les communisateurs pensent visiblement que compter les moutons c’est du travail, à partir du moment où celui qui le fait se propose de les compter tous en un temps imparti, pour le plaisir du défi. Et qu’en outre, celui qui fait cela produit… de la valeur ! Car les communisateurs veulent boucler la boucle, compter du temps, travailler, faire du « travail abstrait », la valeur, c’est pareil. La valeur, c’est de compter du temps, quiconque « compte » son temps « produit » de la valeur.

Fort bien, passons maintenant à la définition de la « production » que donne Dauvé, dont on devine qu’elle sera un travail où on ne compte pas son temps et où on ne produit pas de valeur. Dauvé tente de la définir dans un paragraphe intitulé « Production n’est pas économie », où il entend en fait par économie … toute comptabilité quelconque.

« « Production » est souvent assimilée à la fabrication artisanale ou industrielle d’objets. Il semble plus juste, de considérer, avec Alain Testart, qu’il y a production « chaque fois que les moyens de travail sont appliqués à une matière première pour la transformer en un produit consommable sous une forme dans laquelle il ne l’était pas avant. » »6

Mais ! C’est exactement la définition du travail en général que Marx donne au chapitre 5 du Capital ! Alors pourquoi changer le nom, pourquoi ne pas appeler ça « travail » ? Tout simplement parce que les communisateurs jugent inutilisable un tel mot, étant donné qu’ils ont rendu, dans leur furor d’innovation théorique, le travail responsable de la « création » de valeur. Il leur faut donc trouver un nouveau mot afin de se dégager eux-mêmes du marasme conceptuel d’abord puis du reproche de déviation naturaliste ensuite. Mais Dauvé continue :

« Chasseur, cueilleur et pêcheur, à la différence du prédateur, utilisent des armes et des connaissances. En produisant, l’homme produit aussi des instruments ou moyens de production, par exemple un arc pour la chasse. Avec l’agriculture, l’homme modifie la nature par le semis volontaire de plantes nourricières : de chasseurs-collecteur, il devient « producteur ». »7

Voilà donc la définition que donne Dauvé de la production. Il avait à sa disposition une définition claire de la production en général (qui convenait tout aussi bien pour désigner le travail en général), mais voilà qu’entre ses mains tout s’effrite : le concept de « production » produit par celui-ci apparaît comme tout à fait indéterminé, ce qui est très nuisible pour un concept censé soutenir toute la « trouvaille » de l’abolition du travail sous le communisme. Donc d’un coté, Dauvé affirme que parce que le chasseur et le cueilleur utilisent des armes et la connaissance, alors ils sont des producteurs, mais de l’autre il affirme qu’avec le développement de l’agriculture, le « chasseur-cueilleur » devient « producteur » (même si avant… il l’était quand même). Comprenne qui pourra ; mais voilà la vraie trouvaille et sans doute tout le reste n’avait été qu’un échauffement :

« Mais production n’est pas synonyme d’économie. La difficulté est de comprendre que la production des conditions matérielles d’existence est devenue cette réalité appelée économie, progressivement autonomisée du reste de la vie, jusqu’à devenir à l’époque moderne une sphère distincte, avec séparation entre l’espace-temps consacré à gagner de l’argent (le travail) et les autres activités. »8

On comprend que l’économie est une « réalité […] progressivement autonomisée du reste de la vie » devenue « sphère distincte, avec séparation entre l’espace-temps consacré à gagner de l’argent (le travail) et les autres activités. » Là encore, le concept d’économie est absolument indéterminé, le fait de vendre sa force de travail ne caractérise pas l’économie, puisque ce fait ne désigne que le salariat capitaliste. Cela ne résume donc pas l’économie qui à l’origine désignait un simple art de la gestion d’un domaine personnel, art qui n’était pas forcément marchand ni lié au salariat d’ailleurs. L’agriculteur des temps anciens, par exemple, lorsqu’il se trouve cultiver la terre, se trouve dans une activité « séparée » par rapport au reste de son temps libre, il consacre un temps à la production d’objets utiles qui requièrent toute son attention, après quoi il pourra se livrer à d’autres occupations : il est dans une activité de gestion de son temps et de son domaine, d’« économie » en un sens, quoique nullement marchande ou même capitaliste. Mais on comprend en tout cas ce qu’essaye de faire Dauvé. Il s’agit pour lui de faire passer l’idée que l’économie (et donc l’économie marchande, puisqu’il joue sur l’ambiguïté) est nécessairement à abattre parce qu’elle consiste en la gestion d’un temps, ou plutôt en la gestion du temps consacré aux activités de production d’objets utiles, et qu’une telle comptabilité sépare de fait le flux de la vie entre activités de production et activités de loisir. On trouve par exemple dans son ouvrage un passage comme celui-ci :

« Pour la pensée économique, la société repose sur la production et la répartition des ressources. L’économiste socialiste y ajoute le critère de l’utilité et de la justice, l’économiste écologiste l’obligation de l’harmonie avec la nature, mais il s’agit toujours d’administrer un surplus ; le rapport entre travail nécessaire et surtravail passe pour une évidence : il s’agit de produire de quoi manger, se loger, se soigner… Pour en venir ensuite à ce qui fait le sel de la vie. L’utile avant l’agréable. La soupe avant le concert. Soyons fourmi pour être cigale. »9

Ce passage est proprement sidérant de confusion : le travail nécessaire est assimilé au simple fait de produire de quoi manger, se loger, se soigner ; le surtravail à « l’agréable », le concert, le fait d’être cigale (le « surtravail », le « sel de la vie », un comble pour un « marxiste »!). Mais quel est le problème à dire qu’il faut nécessairement produire des objets utiles avant de pouvoir en jouir ? Et Dauvé continue sur sa lancée :

« Conserver le rapport travail nécessaire/surtravail, c’est conserver le travail. »

Mais une telle phrase, dans le contexte où Dauvé la formule, n’a aucun sens. Le rapport « travail nécessaire » et « surtravail », catégories qui n’ont de sens que dans le capitalisme, désigne dans sa bouche le fait de séparer les activités productrices d’objets utiles, soit les activités de reproduction sociale, et les activités où une telle production d’objets utiles n’a pas lieu et où l’on en consomme éventuellement. Le chasseur troglodyte ne doit-il pas aller chasser le mammouth avant d’aller se prélasser dans son marécage ? En quoi cela relève-t-il du rapport travail nécessaire/surtravail ? À moins que Dauvé veuille tout simplement dire que le travail est pénible, auquel cas il n’apprend rien à personne ? Mais l’objectif est évidemment tout autre : Dauvé veut à tout prix arriver à l’idée qu’il n’y aura plus de « travail » sous le communisme, puisqu’il ne devra plus y avoir de séparation entre le temps consacré à la production des objets utiles et le temps consacré aux activités libres, séparation que Dauvé juge, on l’a vu, absolument insupportable et qu’il attribue à l’« économie », à la « comptabilité », c’est-à-dire, dans son crâne communisateur, à l’économie marchande. On a donc une conception du travail sous le communisme qui prétend découler d’une théorie de la valeur (la « création » de valeur par le « travail abstrait » c’est-à-dire par le travail normé et comptabilisé), mais qui est en réalité une conception du travail simplement posée, telle qu’elle se trouve découler d’une simple position de principe selon laquelle, en gros, « une séparation entre travail contraint et activité libre ne devrait pas exister ». Voilà toute la méthode rigoureuse de ces gens ! Et Dauvé continue dans sa « prédiction » de ce que sera le travail, ou plutôt la « production », sous le communisme :

« On ne se demandera pas : « Combien de tuiles pour le toit nécessaire à cette maison ? », mais « Comment habiter ? ». Partant de là, on verra pour quel type de maison il faut x tuiles pour y mètres carrés de toiture : supprimer la comptabilité n’est pas renoncer à l’usage des chiffres. »10

Évidemment, dans leur croisade contre le temps de travail mesuré qui « créé » de la valeur, la production doit nécessairement ne pas être comptabilisée (puisque « compter du temps », c’est de la « valeur »)… donc la comptabilité doit être supprimée ! Mais attention, ça ne veut pas dire qu’on renoncera aux mathématiques, ni à « l’usage des chiffres » nous dit Dauvé. On se demande d’ailleurs à quoi servent les chiffres si ce n’est à compter… Mais compter les tuiles visiblement ne créé pas de valeur contrairement au fait de compter le temps de construction d’une maison : c’est ce que nous enseigne toute la science de cette toute nouvelle théorie de la valeur.

Astarian se rallie naturellement à la même conception de la production sous le communisme que Dauvé. La production communiste sera fondamentalement non-comptable et non-standardisante, c’est ce qui découle de toute sa démonstration précédente. Dans son entretien avec Dauvé, Astarian affirme par conséquent :

« La « production » sans productivité n’est pas une fonction de production. C’est une forme de socialisation des hommes dans le communisme où la production intervient, mais sans mesure du temps ni de rien d’autre (intrants, nombres d’hommes impliqués, résultat productif). Selon la bonne formule de TC11 : « radicale non-comptabilisation de quoi que ce soit ». »

Mais si la production communiste signifie la « radicale non-comptabilisation de quoi que ce soit », cela signifie que l’on ne peut ni compter les stocks, ni ce qu’on aura besoin demain pour construire telle chose, ni les temps de travail moyens nécessaires pour confectionner chaque produit, et donc que l’on a aucun moyen de coordonner les activités de production entre elles ni les producteurs entre eux. Mais comment répondra-t-on alors, dans de pareilles conditions, à des besoins de masse sous le communisme ? Dauvé nous assure que la question est mal posée, et que sous la communisation telle qu’il se la figure, l’important ne sera pas le résultat productif de telle activité mais les liens que celle-ci aura permis de tisser entre les gens. Ainsi, par exemple :

« Le moteur de l’action communisatrice ne sera pas la meilleure ou la plus égale façon de distribuer des biens, mais les relations humaines et les activités qui en résultent : dans la communisation, l’activité est plus importante que son résultat productif, car ce résultat dépend de l’activité et des liens que pourront et voudront tisser entre eux les insurgés. Ce qui fait agir le prolétaire insurgé, ce n’est pas le besoin de manger, c’est de créer avec d’autres prolétaires un rapport social, qui entre autres effets le nourrira. »12

Donc, durant la révolution, les prolétaires n’auront pas besoin de manger ni de survivre matériellement puisque c’est le rapport social qu’ils créeront avec leurs frères d’armes qui les nourriront de surcroît. Mais c’est que nos communisateurs parlent à s’y méprendre comme des petits Christ ! Ils nous apportent le même enseignement que ce que nous disaient déjà les textes saints :

« C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez [et boirez] pour vivre, ni de ce dont vous habillerez votre corps. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment pas et ne moissonnent pas, ils n’amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. […] Et pourquoi vous inquiéter au sujet du vêtement ? Étudiez comment poussent les plus belles fleurs des champs : elles ne travaillent pas et ne tissent pas ; cependant je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas eu d’aussi belles tenues que l’une d’elles. […] Ne vous inquiétez donc pas et ne dites pas : « Que mangerons-nous ? » En effet, tout cela, ce sont les membres des autres peuples qui le recherchent. Or, votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Recherchez d’abord le royaume et la justice et tout cela vous sera donné de surcroît. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, car le lendemain prendra soin de lui-même. »13

Tout comme le Christ adjoignait ses fidèle à se détourner des nourritures païennes au profit de la communauté en Dieu, qui seule importe et nourrit, les communisateurs font du rapport entre « individus libres » la seule nourriture authentiquement spirituelle. Là apparaît dans toute sa ridicule nudité le caractère foncièrement humaniste, donc idéaliste, de la communisation. La communisation ne sait faire rien d’autre que poser une essence idéale de l’homme, essence posée comme authentique et présentée comme devant être atteinte, tout comme elle ne sait rien faire d’autre que de poser une essence idéale du travail considéré comme « libre ». « Sous le communisme, dans la lutte révolutionnaire, le rapport à l’autre vous nourrira et sera votre premier besoin » : ainsi s’exprime le volontarisme abstrait qui caractérise toute la théorie de la communisation. Elle n’en finit décidément pas de rompre les amarres avec la théorie révolutionnaire authentique, laquelle est matérialiste en son essence parce qu’elle part des seuls besoins réels, et non d’une prétendue essence de l’homme posée à l’avance et désignée comme but. Plus haut Dauvé disait :

« Que l’espèce humaine ait des nécessités élémentaires, manger et dormir par exemple, c’est évident, tout comme il est impératif de les faire correspondre aux ressources existantes. Ce qui est faux, c’est l’idée que la vie humaine consisterait avant tout à satisfaire des besoins. Nous ne les satisfaisons […] qu’au milieu d’interrelations sociales. Il faut des circonstances exceptionnelles pour que nous ne mangions dans l’unique but de ne pas mourir de faim. Pour l’être humain, manger sera toujours plus que manger. En général, nous mangeons en compagnie d’autres personnes, choisies ou non, ou nous décidons de manger seul, ou nous y sommes obligés, ce qui est encore une situation sociale. Souvent nous suivons un régime, diététique ou non. Il nous arrive de sauter un repas puis de trop manger ou boire. Il en va de même pour toutes nos activités dites, à juste titre, vitales. »14

Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Que le besoin de relations sociales, le besoin de socialisation est aussi un besoin humain, au moins aussi important (au sens strict ce n’est pas sûr) que celui de s’alimenter ? Que l’on ne mange pas seulement pour combler la faim ? Pourquoi ces niaiseries et ces banalités ? Tout ce que l’on comprend, c’est que pour les communisateurs, l’activité de production sous le communisme devra (pourquoi on ne sait pas, parce qu’ils ont décidé que ça serait mieux ainsi, parce qu’ils ont décidé que cela conviendrait davantage à l’essence authentique de l’homme) donner la priorité à la « libre » activité et aux rapports humains que l’on tisse avec les autres, et ne pas trop s’enquérir du résultat productif. C’est ce que confirme Astarian :

« Le principe de la « production » sans productivité est que l’activité des hommes et leurs rapports sont premiers par rapport au résultat productif. »15

Dans tous les cas, nos communisateurs semblent nous préparer au fait que, sous la communisation, on n’aura pas grand-chose à se mettre sous la dent. Car cette manière de concevoir l’activité de production sous le communisme, qui passe par la «suppression » (comment?) de toute comptabilité du temps de travail, de toute rationalisation, de toute normalisation des tâches et des produits, supprime du même coup toute répartition des tâches productives dans l’espace et dans le temps, en même temps que toute division du travail en tâches productives distinctes. C’est même le but premier de la communisation selon Dauvé :

« La division du travail ne sera pas non plus dépassée par un simple repartage permanent des tâches. Le travail polyvalent reste du travail. Travailler en coopération aussi : le travail collectif, c’est du travail. Travailler deux heures par jour également. Le remplacement des producteurs privés par une production communautaire, ou la re-répartition systématique des tâches n’a de sens communiste que si les produits ne sont pas comparés – donc ne sont pas comparables – entre eux (ni donc les activités qui les ont produits) à partir du calcul (implicite ou non) du temps de travail moyen réel ou supposé pour les fabriquer. Car si on compte, si la vie sociale tourne autour de cette mesure, quel que soit le mode d’association, tôt ou tard la valeur réapparaîtra (!), même dans les communautés aux intentions les plus fraternelles. »16

On voit que cette directive de supprimer le travail collectif et la division du travail social s’appuie sur leur théorie de la valeur, selon laquelle il y aurait valeur dès lors qu’il y aurait comptabilisation des temps moyens de travail et nous avons vu à quel point toute cette conception ne tenait pas debout. Quoiqu’il en soit, dans la communisation, chacun vaque donc librement à ses occupations, décide de produire de manière absolument libre ceci ou cela selon ses seules envies (et surtout selon les moyens à sa disposition), produit de concert avec d’autres communisateurs, s’il a le bonheur d’en croiser qui veulent faire la même chose que lui. Aucun centre de production ne fonctionne en permanence, du fait de cette libre circulation entre les postes, comme l’affirme Astarian dans son texte « La communisation comme sortie de crise » :

« Les « lieux de production » n’auront pas de personnel permanent, produiront ou ne produiront pas selon la motivation et le nombre de présents, car les « lieux de production » seront avant tout des lieux de rencontre et de vie. »

Ainsi toujours selon Astarian, dans son entretien avec Dauvé :

« Dans le communisme on dira : on va se loger, et un groupe de gens d’accord pour entreprendre une construction dira souhaiter un logement de telle sorte, et fera évoluer le projet, cela durera longtemps peut-être, puis d’autres personnes vont arriver, diront qu’il faut faire autrement, on perdra du temps, mais on s’en fiche de perdre du temps, la construction évoluera ainsi. C’est ça la négation de la normalisation. Tu ne peux pas planifier, faire des calculs, savoir et prouver que ça va marcher, parce que calculer tout d’avance, c’est justement ce dont on veut se débarrasser. Je n’ai pas peur de pousser un brin dans l’utopie : il faut que nous pensions un peu dans ce sens-là. »

Magnifique, les fondations d’une maison mettront donc des années avant d’être posées, et un jour tout cela s’arrêtera parce que personne ne se sera présenté sur le chantier. Mais sans doute l’important n’est-il pas le résultat mais les amis que l’on se fait en chemin. Astarian est conscient du fait qu’une telle situation sera nécessairement une situation de pénurie :

« Dans la révolution communiste, l’acte de production ne sera jamais productif seulement. L’objectif des individus ayant décidé de mettre en place une boulangerie ne sera pas de réaliser un nombre déterminés de pains, mais de se socialiser, de cultiver leurs affinités en produisant du pain. […] l’approvisionnement de nos boulangeries en farine risque d’être aléatoire, au moins dans un premier temps, si les prolétaires qui sont au moulin suivent les mêmes principes. Certains jours, il n’y aura pas de farine parce que ceux qui étaient au moulin ont préféré discuter de l’amour et du sens de la vie. C’est la chienlit ? Disons simplement que ce jour là il n’y aura pas de pain. Il faut l’assumer. »17

« Il faut l’assumer », car, nous dit Astarian, c’est la condition nécessaire pour ne pas « rétablir » la valeur ! Et Astarian est probablement sincèrement convaincu qu’il n’y a pas d’autre alternative que la production libre au petit bonheur18. Les communisateurs ont pris le concept marxiste de valeur, il s’en sont fait un monstre, et désormais ils le voient partout, même là où il n’est pas. Car s’il n’est pas là, c’est sans doute qu’il est en fait là, puisque visiblement, l’on peut produire de la « valeur » sans que celle-ci se « manifeste » ! Dans dans leur terreur d’en produire, les communisateurs déclarent donc qu’il faut détruire le travail tout court, les normes de production tout court, la comptabilité tout court, le temps tout court. On n’est jamais trop prudent pour ces phobiques ! Voilà à quelles conséquences absurdes nous mènent tous ces contre-sens à répétition sur la théorie marxiste de la valeur.

Astarian prend d’ailleurs dans son article des exemples de productions assez rudimentaires (une boulangerie, un moulin, une fabrique de saucisses) nécessitant un faible niveau de technologie mais également un faible niveau d’intrants, donc un faible niveau de coordination nécessaire avec d’autres centres productifs. Il va de soi que la communisation, dans ces conditions où le travail comptabilisé et normé est proscrit (comment, par qui, on ne sait pas : y a-t-il des brigades d’intervention prévues pour empêcher cela?), se paye nécessairement d’un retour à un certain primitivisme technologique. Dans la communisation, on ne produit qu’avec le strict minimum, parce qu’on n’est pas certain à l’avance de pouvoir se servir des objets utiles produits par des secteurs qui, potentiellement, ne sont pas en état de fonctionner pour le moment (parce que les fabricants de pièces mécaniques du dimanche ont décidé de rester au lit ou de « mettre à jour » la théorie de la valeur, par exemple). Il est clair que toutes les productions nécessitant une régularité minimale dans une telle coordination sont à oublier : il n’y aura sans doute pas d’électricité, compte tenu des infrastructures et du personnel régulier que cela nécessite, sans même parler d’autres secteurs nécessitant une organisation du travail plus complexe.

Ce qui veut dire que la promesse de la consommation d’objets absolument uniques que nous avait pourtant fait Astarian est fortement compromise, évidemment, puisque le panel de produits que l’on pourra effectivement produire dans de pareilles conditions sera extrêmement limité. Même chose pour Dauvé et son exemple de la maison : à aucun moment ce dernier ne se rend compte que son « comment habiter ? » dépend étroitement de la question du « comment m’est-il effectivement possible d’habiter ?», c’est-à-dire de la question de savoir avec quels matériaux disponibles il m’est pratiquement possible de construire une maison, et qu’il n’est pas possible de construire les mêmes choses selon que l’on soit muni d’engins de chantiers ou de sceaux de chaux. Laissons continuer Astarian :

« Évidemment on me taxe de manque de réalisme : « C’est bien beau tout ça, mais comment on mangera ?! » On m’a même fait dire que j’étais prêt à ce que les gens meurent de faim parce que j’avais écrit quelque part que s’il n’y a pas de farine il n’y aura pas de pain : pourtant c’est vrai, sans pain on mangera des haricots pendant un moment, mais on ne mourra pas de faim. Les planificateurs me cherchent des noises… ça ne me gêne pas trop. »

Faut-il en pleurer, faut-il en rire ? Camarade Astarian, si la seule manière pour toi de sauver ton système consiste à assurer que les gens n’y mourront pas de faim parce qu’ils pourront toujours se nourrir de racines, c’est qu’il faut en changer. Quant aux plaintes à propos des assauts des « planificateurs »… Le premier devoir du théoricien n’est-il pas de se protéger contre des moqueries que même des petits enfants seraient en droit de lui opposer ? Et si celui-ci se révèle incapable de répliquer correctement, n’est-il pas normal et sain que tous redoublent d’efforts pour le tourner davantage en dérision, jusqu’à ce que celui-ci, rouge de honte, finisse par prendre la fuite ?

Mais Astarian a un argument tout prêt pour se sortir de cette situation délicate : il n’y aura pas vraiment de pénurie, puisque, nous explique-t-il, il n’existe pas de limite objective pour définir où commencerait et où finirait l’abondance. Donc… on ne peut pas légitimement dire que cette non-économie sera une société de pénurie ! Dans « La communisation comme sortie de crise », il dit :

« Le règne de la nécessité n’est pas celui où les forces productives sont insuffisantes pour assurer une abondance dont on ne sait pas exactement où elle commence. Le règne de la nécessité est celui où l’existence de la propriété est une menace continuelle de désocialisation et de mort pour ceux qui ne sont pas propriétaires. »

De plus, puisqu’il n’y a pas de propriété privée sous la communisation, personne n’est privé de quoi que ce soit : tout est gratuit, il n’y a donc plus de manque, donc, plus de raison de rétablir la propriété.

« Dans le communisme, cette peur du manque disparaît en même temps que la propriété. Chacun est sûr de pouvoir manger, gratuitement, ce que d’autres auront apporté et que d’autres auront préparé. Dans ces conditions, pourquoi irais-je surconsommer, stocker des aliments dans mon frigidaire sous le prétexte qu’ils sont gratuits ? Tout est gratuit et le restera(!). Parce que tout est produit par des gens pour qui, en quelque sorte, les saucisses ne sont qu’un sous-produit de quelques jours de discussion sur le sens de la vie. »

Il est évident qu’Astarian joue sur les mots ! Qu’il n’y ait pas de propriété privée ne signifie pas qu’il doive nécessairement ne pas y avoir de manque, sous prétexte que « tout » serait gratuit. Les gens sont privés de quelque chose lorsqu’il y a propriété privée : privation d’entrer, privation de jouir, de consommer de quelque chose qui est là mais auquel ils n’ont pas droit. Mais il est évident qu’il peut y avoir « manque », privation même lorsqu’il n’y a pas de propriété privée : privation de jouir, de consommer, etc., de ce qui n’est pas là du tout. Et l’on sait qu’il y a une telle situation de manque dans la communisation, puisqu’il y aura manque de pain, il y aura manque d’électricité, il y aura manque de bras pour construire une maison, il y aura manque de saucisses, il y aura manque de haricots… ce dont même Astarian convient !

« Tout est gratuit et le restera » ? Rien n’est moins sûr. Car c’est bien le résultat aberrant dans lequel se désagrège inévitablement toute la théorie communisatrice : le rétablissement de l’économie après la révolution, et même de l’économie marchande par le système des petits producteurs individuels puis, par voie de nécessité, du salariat, ainsi que de toute l’économie marchande développée. Il suffit de se demander : après la révolution, qu’est-ce qui empêchera tel « producteur libre », de décider, de la manière la plus « libre » qui soit, si chère aux communisateurs, de se spécialiser dans telle ou telle tâche productive ? Rien, évidemment. Posons que l’un d’entre eux se spécialise effectivement dans la fabrication d’un produit donné, fabrication dans laquelle il devient peu à peu plus adroit, plus productif (car il ne suffit pas d’avoir aboli la comptabilité pour que les différences de productivité disparaissent comme par magie) que la moyenne, et qu’il parvienne de ce fait à se constituer un stock excédentaire suffisant. Qu’est-ce qui l’empêcherait maintenant d’échanger avec d’autres producteurs les produits de son propre travail, voire de systématiser ce type d’échange afin de s’approvisionner selon ses besoins particuliers ? Là encore, rien à première vue. Mais quelle sera alors la réaction de nos communisateurs anti-autoritaires ? Vont-ils l’en empêcher ? Par quels moyens, avec quelle « force publique » ? Doit-on s’attendre à ce que ceux qui s’adonnent au troc se fassent vertement corriger par l’intégralité des membres la tribu communisatrice ? Mais au nom de quoi ces derniers agiraient-ils ainsi ? Par simple moralité anti-marchande, sans doute innée ? La communisation aurait-elle accouché d’un peuple de curés condamnant par principe tout ce qui ressemble de près ou de loin à du troc ? Pourtant, à partir du moment où ce type d’échange prend une certaine ampleur, il est évident que cela signifie la réintroduction des rapports identiques à ceux réglant l’échange des producteurs dès lors que ceux-ci sont en possession de leurs moyens de travail, même lorsque ces derniers sont rudimentaires, comme c’est le cas dans l’artisanat qui caractérise la petite production médiévale. Admettons que les communisateurs acceptent cette forme rudimentaire de troc, question sur laquelle ils ne se prononcent pas et qui ne trouve chez eux aucune réponse. Pour justifier qu’on ne saurait aller guère plus loin que quelques trocs « bénins » s’effectuant, il est vrai, en dehors de tout rapport d’exploitation, ils ont pour cela, on l’a vu, une réponse toute trouvée. Personne, nous assurent-ils, n’aurait intérêt dans leur communisme à s’accaparer quoique ce soit comme étant sa « propriété », puisque ce sera le règne de la gratuité.

Mais la « gratuité », ce mot magique que les communisateurs brandissent comme un grigri censé empêcher le retour de la propriété, cette gratuité n’empêche les velléités accapareuses qu’à condition qu’elle s’applique sur une quantité d’objet telle que personne ne puisse manquer de rien, de telle sorte qu’il n’y ait rien à s’approprier au détriment de tous les autres. Or, de quelle garantie offerte par la « gratuité » parle-t-on lorsque l’on manque de tout ou presque, mis à part de quelques produits naturels que l’on peutgratuitementglâner ça et là ? Dans cette non-économie primitive et grotesque qu’est la communisation accomplie, qui se garde comme la peste de tout « travail contraint » considéré comme insupportable pour la libre volonté de l’individu, Astarian reconnaît lui-même que la production d’objets utiles, même rudimentaires, suppose que se rencontrent, par le plus grand des hasards, un certain nombre de producteurs libres se mettant tous d’accord au même moment pour produire la même chose, et durant un temps qui leur conviendrait à tous. Et nous avons vu comment un tel règne de la « liberté » n’irait pas sans déboire dans la conduite de n’importe quelle entreprise, qui s’achèvera nécessairement en un chef d’œuvre d’inachèvement et de perte de temps, comme Astarian en convenait lui-même dans l’exemple du chantier de la maison. Dans ces comiques conditions, il est évident que la gratuité en elle-même ne préserve de rien, puisqu’il est à prévoir qu’elle ne pourra s’appliquer finalement que sur bien peu de choses. Les anarchistes du XIXe, désireux eux aussi de se garantir le plus possible contre le travail contraint et partisans de la prise au tas sans passage préalable par un système de bons de travail, étaient au moins soucieux de savoir comment ce tas allait être alimenté, jusqu’à se demander comment et par qui les produits de consommation seraient acheminés jusqu’aux magasins généraux où chacun serait ensuite libre de se servir. Rien de tel chez nos modernes communisateurs, qui déclarent la gratuité de la prise au tas sans qu’il y ait le moindre tas du tout.

Mais comment réagirait celui à qui l’on annoncerait qu’il est libre de se servir gratuitement dans une caisse où il n’y a rien ? Cet individu, n’est-il pas dans son droit de vouloir jouir de la consommation de produits que le primitivisme communisateur n’est pas capable de lui donner ? La communisation ne lui a-t-elle pas promis que sous le communisme, ses désirs de consommateur seraient réalisées de manière bien plus effective que sous le capitalisme ? La bonne « volonté individuelle » n’est-elle pas, après tout, la nouvelle divinité du paradis communisateur ? Plutôt que de ronger son frein, celui qui se trouvera confronté à la première pénurie se chargera bien plutôt de rétablir la propriété sur tel terrain ou tel bâtiment pour y monter son affaire. Notre producteur spécialisé qui s’adonne au troc à tout va, a en sa possession, on l’a vu un stock de produits assez variés pour satisfaire aux besoins les plus divers de nombreux autres. Qu’est-ce qui l’empêcherait maintenant de promettre à un honnête communisateur passant par là tel bon steak, tel morceau de pain, tel bout de savon, en échange (« équitable », cela va de soi) de ses bons et loyaux services ? La boucherie locale n’est-elle pas à sec depuis plusieurs mois, tout comme la boulangerie, tout comme la fabrique de savon … ? Qu’est-ce qui empêcheraient notre travailleur-accapareur et ses semblables, qui ont tout, non pas de la cigale cette fois, mais de la fourmi accumulatrice, de rétablir dès lors la relation d’esclavage, le servage, le salariat, la petite fabrique, l’exploitation, la marchandise, la … valeur? Voilà ce sur quoi se fracasse la toute dernière trouvaille théorique de l’ultragauche : sur une morale d’un conte pour enfants…

Pendant que nous perdons notre temps à faire remarquer ces banalités, ceux qui savent où se trouvent leurs intérêts de « producteurs libres » sont déjà en train d’arpenter les terrains à enclore. Et nos amis communisateurs, qui préfèrent discuter sur l’amour, le sens de la vie ou sur la signification véritable de la pénurie alors qu’ils tentent de faire tourner une machine rouillée, peuvent bien leur crier : «  Mais pauvres de vous, à quoi bon vous fatiguer à rétablir la propriété, puisque désormais tout est gratuit ? ». En moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, voilà que le système des propriétaire a été rétabli, et, avec lui, l’obligation pour nos anarchistes de se vendre à leurs tout nouveaux maîtres. Se non è vero, è ben trovato19, oui, mais même si tout cela était vrai, ça n’aura servi à rien !


1Posons simplement la question : selon Astarian donc, les fabricants de vêtements sur mesure dans le capitalisme ne vendraient pas de marchandises, et la vente de leurs produits ne leur rapporterait par conséquent aucune valeur d’échange ? Puisque leur travail ne créé pas des produits « standardisés », il n’est pas lui-même « standardisant», il ne créerait donc, dans la logique d’Astarian, aucune valeur ? Une telle conclusion aussi absurde doit pourtant être la conséquence nécessaire de tout ce qui précède.

2Bruno Astarian, « La communisation comme sortie de crise ».

3G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 41-42.

4Voir le chapitre V « Processus de travail et processus de valorisation », K. Marx, Le capital, op. cit., p. 175.

5Quelle que soit la nature exacte de cet objet extérieur. C’est même le cas dans le travail dit de service, qui n’est pas à proprement parler une activité de transformation d’une matière brute en matière davantage travaillée, mais qui s’exerce bien sur des réalités extérieures, comme dans le cas des transports de marchandises ou de personnes : certes il n’y a eu aucune modification de la nature de l’objet de travail, mais il y a bien eu action sur l’objet de travail (l’infrastructure matérielle qui sert de support au transport des marchandises ou des usagers, c’est-à-dire l’élément « train »), parce que, provenant d’un endroit donné, il s’est retrouvé à tel autre endroit. C’est le cas aussi de l’ingénieur qui créée un logiciel, ou du programmeur qui entre des lignes de code dans sa machine : si « virtuel » que soit leur objet de travail, celui-ci s’incarne bien dans une infrastructure, informatique en l’occurrence, tout à fait matérielle.

6G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 66.

7Id.

8Id.

9Ibid., p. 39

10Ibid., p. 71

11Théorie communiste.

12G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 71-72

13La Bible, Matthieu, 6. 25-34.

14G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 70

15Egalement : « … toutes les solutions apportées par la révolution communiste ont pour principe de mettre en avant l’activité et non pas son résultat. […] le principal « résultat » visé par l’activité, c’est elle-même. Les individus circuleront entre les activités en fonction de leurs affinités, et chaque étape de cette circulation sera un moment de reproduction. Des produits circuleront avec ces individus, mais sans échange. Ceux qui ont fait des saucisses les feront partir dans une cantine locale mais sans se soucier d’obtenir quelque chose en retour, puisque ces saucisses ne leur ont rien coûté, pas même du travail. » (Entretien avec Dauvé)

16G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 72-73.

17B. Astarian, « La communisation comme sortie de crise ».

18« L’alternative est que quelqu’un fixe un plan, avec des quantités et des délais, et que les autres bossent. Non seulement la valeur est rétablie, mais en plus cette expérience prolétarienne n’a pas d’avenir : ou bien elle marche et les prolétaires n’auront très vite plus aucun droit (restauration du salariat sous une forme ou une autre), ou bien elle ne marche pas, les travailleurs se retrouveront à la case précédente de chômage et de salaires impayés. Il est d’ailleurs probable qu’une solution communisatrice n’intervienne qu’après un ou plusieurs échecs de ce genre » (Entretien avec Dauvé).

19« Si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé ». « Senonevero » est le nom de la maison d’édition d’ultragauche devenue une collection des éditions Entremonde, dans laquelle les communisateurs publient leur littérature.

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