III. La définition communisatrice du travail créateur de valeur

Parce qu’Astarian a refusé de comprendre la forme valeur comme forme sociale prise par les produits du travail en contexte marchand, parce qu’il a fait du travail abstrait de Marx l’équivalent du seul travail humain en général et qu’il a déclaré, à partir de cette dernière confusion, que le travail abstrait substance de la valeur trouvait en fait chez Marx une définition tautologique, il était donc tout à fait logique que notre communisateur se mette à la recherche d’une nouvelle définition de ce travail « créateur » de la valeur.

« [Pour Marx, selon Astarian] le travail créateur de valeur c’est le travail qui se déroule dans la société fondée sur la valeur. Mais qu’est-ce que ce travail a de spécifique en tant que travail, et non pas en tant qu’acte productif général se déroulant dans les conditions de la production marchande, c’est ce qu’on ne sait toujours pas. »1

Par conséquent, il conviendrait de prendre selon lui une nouvelle direction :

« […] l’analyse marxienne part du marché. Et nous avons posé la question de savoir s’il ne conviendrait pas de partir plutôt de la production. »2

Le point de départ d’Astarian est donc la conception faussée qu’il se fait de la mesure de la grandeur de valeur. Astarian a compris le travail abstrait chez Marx comme le travail « créant » la valeur, qu’il interprète à son tour comme temps de travail moyen que les capitalistes cherchent consciemment à respecter, et non pas comme seul travail humain en général (selon la « conception naturaliste » du travail abstrait, qu’il reproche à Marx d’avoir eu par moments!). Dans cette logique, ne peut se réaliser à sa « valeur moyenne » qu’une marchandise qui correspond à ce « temps de travail moyen » en vigueur dans sa branche. Nous avons vu à quel point cette manière de concevoir le travail abstrait était incorrecte. Mais nous allons voir maintenant comment d’une petite erreur on peut toujours faire une erreur monstrueuse : il suffit pour cela de la mener jusqu’à son terme.

Parce que le travail abstrait « créerait » la valeur dans la production et qu’elle se « manifesterait » ensuite dans l’échange à une hauteur correspondant au temps de production moyen qui règne dans la branche, alors il conviendrait pour Astarian de comprendre comment le travail « abstrait » « crée » cette valeur, indépendamment de savoir si la marchandise vendue sera validée à la valeur moyenne déterminée par le « temps de travail moyen ».

Par conséquent, Astarian prétend partir d’une démarche empiriste, qu’il justifie avec la formule empruntée à Marx à propos de l’anatomie du singe et employée dans l’Introduction à la critique de l’économie politique de 1859. Mais, employée dans un tel contexte, une telle formule n’a pas beaucoup de sens : elle ne trouve sa raison d’être que parce qu’Astarian cherche à donner à sa manière de procéder une apparence de marxisme.

« Pour notre part, considérant que l’anatomie de l’homme est la clé de l’anatomie du singe, nous placerons notre réflexion dans le cadre de la société capitaliste pleinement développée. Les formes de la valeur trouvent toute leur expansion dans la société capitaliste moderne. Comme de plus nous connaissons maintenant toutes les difficultés que l’on rencontre à vouloir définir la valeur, et tout particulièrement le travail abstrait, à partir du marché, notre point de départ sera la production capitaliste reposant sur ses propres bases. »3

Si « les formes de la valeur trouvent toute leur expansion dans la société moderne », on comprend immédiatement qu’Astarian, qui veut savoir comment le travail abstrait « créé » de la valeur, va se contenter d’observer le procès de travail tel qu’il se déroule dans une économie marchande développée, pour tenter d’en extraire les caractéristiques supposément créatrice de valeur, indépendamment de leur validation à la hauteur de la fameuse « valeur moyenne », et donc, indépendamment du processus d’échange. La valeur n’est plus une forme, elle est un contenu qui s’exprime, ou non, selon qu’il existe un marché, mais qui dépend toujours de l’existence d’un certain type de travail dont Astarian prétend trouver la version « en grand » dans la production capitaliste ! Et c’est en jetant un coup d’œil dans la cuisine capitaliste qu’Astarian prétend précisément nous livrer la recette de la création de la valeur.

Nous avons vu ce qu’est le travail abstrait chez Marx qui ne désigne nullement un type d’activité. Comment le pourrait-il d’ailleurs, puisque le terme même de « travail abstrait » désigne précisément un travail abstrait de toutes les caractéristiques concrètes, c’est-à-dire une activité d’aucune sorte particulière mais un travail social égal, travail fantomatique ou coagulée, pure substance sociale?

On a également vu que la valeur est chez Marx la forme que prend le produit du travail dès lors qu’il doit se mesurer à d’autres sur un marché, la forme que prennent les produits du travail dès lors que le travail social est le fait de travaux privés ayant à valider leurs produits par l’échange marchand. Au contraire, la valeur chez Astarian devient une « propriété » possédée par n’importe quel produit du travail dès lors qu’il a nécessité un « travail abstrait ». Et le « travail abstrait », chez Astarian, est le travail qui, lorsqu’il s’exerce dans certaines conditions crée de la valeur, tout comme les pucerons, dans certaines conditions, secrètent du miellat !

« On veut montrer ici que ce travail qui crée la valeur est concrètement (Astarian souligne) formaté pour cela, indépendamment du processus particulier qui le concerne. »4

Le travail « abstrait » (« ce travail qui créé la valeur ») est donc « concrètement formaté pour cela », donc un travail abstrait qui serait en réalité … concret, c’est-à-dire une monstruosité logique. Mais ce fait ne semble pas particulièrement perturber Astarian, qui continue :

« Le travail abstrait n’est pas si abstrait que ça, on peut en parler concrètement (nous soulignons). Le marché, qui reste la sanction finale incontournable de la socialisation du capitaliste, n’est pas une instance que le producteur découvre après une journée d’efforts où il se serait contenté de « penser » au marché. Dans son travail, quel qu’il soit, il a pris des dispositions concrètes (nous soulignons) pour assurer son insertion dans la division générale du travail, pour garantir que sa séparation de capitaliste privé est bien aussi socialisation, en tant que fournisseur des autres procès de production qui l’entourent. »5

La première phrase est curieuse : parce qu’on peut dire quelque chose du travail abstrait, que l’« on peut en parler concrètement », alors il serait concret. Mais je peux parler « très concrètement » d’une abstraction de pensée, ça n’en reste pas moins une abstraction de pensée pour autant. Autrement, on ne saurait philosopher ni faire des mathématiques, même si ces disciplines consistent précisément à déterminer des concepts, lesquels qui sont des purs êtres de raison et par conséquent nullement « concrets ». Mais il est évident qu’Astarian ne veut pas seulement dire ça lorsqu’il parle du caractère concret du travail « abstrait » « créateur » de valeur : il prétend surtout que le travail « créé » de la valeur dès lors qu’il possède certaines caractéristiques physiques, dès lors qu’il est « formaté » pratiquement, qu’il a pris des « dispositions concrètes » qui le rendent à même de créer de la valeur… tout comme notre insecte produit de l’excreta. Voilà à quelles absurdités positivistes parvient donc Astarian dès lors qu’il tente de conceptualiser son « travail abstrait » « responsable » de la « création » de valeur, indépendamment de toute relation d’échange. Parce qu’il a repoussé toute définition du travail abstrait à partir d’un certain type de rapports sociaux, Astarian ne peut maintenant pas faire autrement que de tenter de définir son concept à partir des caractéristiques de l’activité elle-même, ou plus précisément à partir du rapport entre l’activité de travail et l’objet du travail. Pour définir cette activité, il ne lui reste plus qu’à mettre en évidence les « déterminations concrètes » prises par le travail quand il créé de la valeur, quoi que cela veuille dire.

D’où une première et massive contradiction dont Astarian ne semble même pas s’apercevoir sinon en laissant entendre que le mot serait mal choisi : le « travail abstrait » serait en fait concret, il aurait même des caractéristiques matérielles propres qu’Astarian va nous dévoiler… donc celui-ci ne serait « pas si abstrait que ça » !Comment la définition du travail abstrait peut-elle comprendre des caractéristiques dont le concept lui-même est censé faire abstraction ? Qu’est-ce qu’un travail abstrait qui est en même temps concret, personne ne le sait, mais les voies de la communisation nécessitent de faire taire pour l’instant nos doutes.

Et Astarian, pour justifier sa nouvelle conception de la valeur et de son origine, pour justifier le fait qu’elle serait en réalité « produite » dans la « production » avant de se « manifester » dans l’échange, de dire dans son entretien avec Dauvé :

« Dans cette société future [Astarian parle de la société communiste décrite par Marx], les ouvriers font pratiquement le même travail qu’avant la révolution, aussi peut-on se demander pourquoi ce travail, qui créait de la valeur avant, n’en crée plus ensuite. La réponse fournie est simple [pour Marx] : avant, il y avait le système marchand, avec des producteurs privés indépendants, maintenant on a le plan et la coopération entre les travailleurs. Le travail lui-même, au niveau de l’atelier, est resté le même. Mais grâce au changement des conditions sociales, ce travail qui était – en plus d’être concret – du travail abstrait ne l’est plus, parce que les travailleurs sont associés et contrôlent la production. Pour moi c’est du langage magique, de la métaphysique, ça ne tient pas la route (nous soulignons). »

Mais ce n’est pas parce que les travailleurs sont associés et contrôlent la production qu’il y a disparition de la valeur dans le communisme, c’est parce qu’il n’y plus d’échange marchand mais production de seuls objets utiles selon un plan central fixé à l’avance. La fleur du marché ne peut plus s’épanouir sous le ciel qu’a façonné le volcan de la production communiste. Il n’y a plus de marchandises, plus de valeur sous le communisme, parce qu’il n’y a plus de séparations entre unités productives indépendantes qui nécessiteraient, pour participer au travail social, l’intermédiaire du marché. Sous le communisme, l’ensemble de la production à réaliser a été déterminée à l’avance en fonction des besoins sociaux, et ses divers moments ont été répartis dans tous les centres de production, qui travaillent de concert à la réalisation de ce plan. Par conséquent, la centralisation, ce mot honnis des adorateurs de l’autonomie, n’est pas seulement un joli mot, ne traduit pas uniquement une lubie jacobine mal dégrossie, pas plus qu’il ne trahirait un goût suspect pour la concentration absolue des pouvoirs. La centralisation est bien au contraire la condition matérielle nécessaire à l’abolition de la valeur, c’est-à-dire à l’étouffement absolu de tout procès de production indépendant dès lors que celui-ci prétend réaliser une part du travail social total. L’association est un mot creux, ou une arnaque conseilliste (qui maintient une telle indépendance de production entre « coopératives », même si elles sont dites sous contrôle « ouvrier »), si l’on ne précise pas immédiatement que la forme que prend l’association du travail dans la production communiste est la planification centrale de l’intégralité de la production sociale.

De la même manière, Astarian se croit autorisé à soutenir que, sous prétexte que des normes productives persistent sous le communisme, alors, les « ouvriers font pratiquement le même travail qu’avant la révolution ». Mais il est évident que cette phrase n’a pas de sens ! Le travail individuel de chaque membre de l’association communiste est libéré de toute la domination du travail abstrait, affranchi des impératifs de la valorisation tautologique à des seules fins d’accumulation capitaliste, libéré de l’évolution sans cesse modifiée des cadences de travail, des crises à répétition condamnant certains secteurs à être expulsés du domaine du travail social total. Dans la société de la planification intégrale, les tâches productives distribuées n’étant désormais employées que pour la réalisation des seuls besoins sociaux, il devient désormais possible de décélérer les cadences, de désinvestir massivement l’énergie consacrée à certains secteurs devenus à présent inutiles, mais encore de métamorphoser totalement les procès de travail individuels en fonction du confort optimal du moindre agent de la grande production communiste6.

Mais l’essentiel du scandale que contient cette déclaration n’est pas là. Ainsi donc on apprend que, pour Astarian, soutenir que la valeur est une propriété sociale prise par les produits dans certains rapports de production, serait « du langage magique, de la métaphysique [qui] ne tient pas la route ». Par contre, affirmer que la valeur est « produite » dès lors que le travail a pris « certaines dispositions » (que nous allons examiner), non seulement, pour Astarian, ce n’est pas de la métaphysique, mais en plus cela tiendrait totalement la route ! Et ça, Astarian prétend le déduire de l’expérience : si on a deux procès de travail, dans des contextes radicalement différents, l’un dans un contexte marchand et l’autre dans un contexte non-marchand, mais que les deux se déroulent « dans un atelier » et que la forme phénoménale du procès de travail « est restée la même », alors c’est que les procès de travail, dans les deux cas, « produisent » de la valeur ! Mais qu’est-ce qu’Astarian ne comprend pas dans le fait que le procès de travail matériel sous le capitalisme, le travail concret mené conformément à des exigences de productivité ne « produit » par lui-même aucune valeur, mais que la valeur est une forme prise par les produits relativement à un certain contexte social ? Lorsque Marx nous explique que le produit du travail que le paysan rapporte à son seigneur dans la société féodale ou que celui que le producteur livre à ses maîtres dans la vieille société indienne ne revêtent pas la forme valeur et ne sont pas par conséquent des marchandises, Astarian nous dit que c’est de la « métaphysique », mais que sa définition de la « valeur » à lui, ainsi que sa propre définition du « travail abstrait », ne sont pas, elles, métaphysiques. Il faut donc comprendre que le serf du moyen âge, le serviteur de la vieille société indienne « produisent » de la valeur, même si tout le monde voit qu’ils ne produisent pas de marchandises et qu’ils se maintiennent même loin de tout rapport marchand. Si l’échange « reste en dehors de la définition » de la valeur, cela signifie qu’il peut y avoir « création de valeur » sans qu’il y ait d’échange. Mais alors, si la valeur est « créée » là où il n’y a aucun échange marchand, à quoi sert-elle ? Où va-t-elle, que fait-elle ? Attend-elle patiemment les jours meilleurs, où elle pourra enfin se « manifester » ? Astarian ne nous le dit pas.

On voit que toute cette « rénovation » n’est nullement motivée par le fait de combattre des vestiges de « métaphysique » ou un « langage magique », pas plus que de corriger ce qui ne « tient pas la route ». Astarian veut que la valeur soit « créée » par le « temps de travail moyen », c’est-à-dire par le travail utile dès lors que celui-ci se conforme à un « temps de travail moyen » et indépendamment de savoir si les produits du travail vont s’échanger sur un marché, parce que lui-même l’a décidé, parce que lui-même a décidé que sous le communisme, il ne devra y avoir aucun « temps de travail moyen » qui soit un obstacle à la libre et autonome volonté de chacun7. Or, qu’est-ce que ce procédé, qui consiste à soutenir comme vraie une position de principe absolument arbitraire sous le seul prétexte qu’on l’a décrété préférable, sinon, justement, du pur langage magique ?

Mais continuons sur la tentative d’Astarian de définir le « travail abstrait » créateur de valeur. Car on voit bien qu’Astarian a besoin de poser cette dimension « concrète » particulière du type de travail qu’est le « travail abstrait » : sans cette détermination « concrète », le « travail abstrait » resterait une abstraction vide, indistincte du « simple travail en général » ou plutôt de « l’activité productive en général » (nous verrons plus tard la raison de cette « distinction » opérée par les communisateurs entre « travail » et « production »). Or, poser que l’activité productive en général, c’est-à-dire l’activité consistant à produire des objets utiles, est productrice de valeur par elle-même, c’est précisément ce à quoi Astarian se refuse, parce que, dit-il, il ne veut pas tomber dans une « approche naturaliste » de la valeur ! « Approche naturaliste » de la valeur qu’il reprochait à Marx d’avoir eue, on l’a vu. Mais qui a une « approche naturaliste de la valeur » ? Celui qui dit que la valeur est une forme que prennent les produits du travail dès lors qu’ils ont nécessairement rapport entre eux dans la mesure où la production sociale s’effectue au travers de producteurs séparés et indépendants ? Ou celui, qui, comme Astarian, prétend que le travail, dès lors qu’il a certaines caractéristiques « concrètes », « produit » de la valeur, indépendamment de savoir s’il existe un marché ou des relations marchandes entre producteurs privés ? Comment Astarian s’y prend-il pour « démontrer » que le « travail abstrait » est en réalité concret, qu’il est un type de travail créant de la valeur dès lors qu’on l’effectue dans certaines conditions, et comment s’y prend-t-il pour déterminer ces « conditions » ?

Encore une fois, par la simple observation empirique :

« Il suffit d’observer (!) que la recherche permanente de la productivité et de la normalisation sont inhérentes à toutes les formes du travail des producteurs privés indépendants pour désigner ce que toutes les marchandises ont en commun, pour connaître les conditions nécessaires et suffisantes(nous soulignons) de l’échangeabilité des marchandises […]. Or ces attributs de la production de valeur n’ont rien d’abstrait. Ce sont des pratiques sociales communes à toutes les branches de la production sociale. De plus, cela place résolument toute création de valeur dans la sphère de la production (!). L’échange n’intervient pas dans la genèse de la valeur comme forme (!). C’est dans la production que les marchandises acquièrent leur forme sociale, c’est-à-dire leur forme d’échangeabilité, comme résultat de la quête constante de productivité et de normalisation dans le procès même du travail qui les produit. Le travail producteur de valeur est ainsi (!) pratiquement, concrètement déterminé, et n’a rien d’abstrait (nous soulignons). »8

« Il suffit d’observer » : voilà toute la « méthode » d’Astarian ! Astarian voit que le « procès même du travail » sous le capitalisme obéit à des exigences de productivité et de normalisation dans la fabrication des marchandises, il en déduit alors tout « naturellement » le « type » de travail qui créé de la valeur ! Et ici encore :

« De même que tout travail est chez Marx, dépense de force humaine de travail, nous dirons que tout procès de production de marchandise est aussi processus de productivité et de normalisation. »9

Juste après, Astarian indique que ces deux paramètres, recherche « de productivité et normalisation », « font partie du travail producteur de marchandises en tant que production de producteurs privés, séparés du travail général de la société et en même temps partie prenante de ce travail général. »10 Abyssys abyssum invocat11: voilà donc le résultat final, sous sa forme définitive et achevée, de cette « toute nouvelle façon d’aborder la question » de « l’origine de la valeur » : crée de la valeur tout travail soumis à des normes de temps, ainsi que le travail qui «normalise » ses produits ! Et Astarian l’« observe » bien : on regarde le procès de travail capitaliste, le travail qui créé des marchandises, on observe qu’il est effectué selon des exigences de productivité et de normalisation, donc on isole ces caractères et on décide que tous les travaux qui sont menés selon de telles exigences le sont car ils seraient nécessairement effectués par des «  producteurs privés du travail général de la société », donc des travaux qui ont lieu dans un contexte marchand. Même s’il n’y a pas d’échange ! Tout était si simple que cela, et on peut voir le résultat de toute cette tambouille : le travail qui « crée » la valeur « n’a rien d’abstrait » mais est « concrètement déterminé », et « de plus, cela place résolument toute création de valeur dans la sphère de la production. » On voit comment l’on passe subrepticement d’une confusion selon laquelle le travail abstrait ou travail social moyen « créé » de la valeur (alors que le travail, ni moyen, ni abstrait ne créé à proprement parler de valeur) à une tentative de définir maintenant un type de travail (le travail « abstrait » « pas si abstrait que ça ») qui créerait per se de la valeur : « la recherche permanente de la productivité et de la normalisation [sont] les conditions nécessaires et suffisantes (nous soulignons) de l’échangeabilité des marchandises », c’est-à-dire de la « production » de valeur.

Examinons un peu ce que vaut cette toute nouvelle théorie de la valeur en examinant les deux côtés concrets par lequel le travail abstrait est censé créer de la valeur. Cette question revêt une grande importance pour Astarian parce qu’elle doit lui permettre de déterminer en négatif comment sera l’activité de production sous le communisme, où la valeur, et donc le travail « créateur » de valeur, le « travail abstrait » n’auront plus court. C’est ce qu’Astarian dit lui-même dans son entretien avec Dauvé :

« L’enjeu de ma version de la théorie de la valeur, c’est que, ayant défini la valeur par deux critères qui sont concrets et non abstraits, à savoir : la recherche de la productivité et la recherche de la normalisation, je peux dire ensuite ce qu’impliquerait un système productif, débarrassé de la valeur, c’est-à-dire débarrassé de ces deux critères. Ce qui prend un sens concret. »

Voyons cela de plus près. Premièrement, nous dit Astarian, le travail « abstrait » « créateur » de valeur n’est pas si « abstrait » (entendre « général », c’est-à-dire travail sans phrase ou travail tout court) que cela, puisqu’il est caractérisé par la contrainte de temps ou, ce qui est la même chose, la « recherche de la productivité ». En effet, dans la terminologie communisatrice, pour que le temps de travail effectif de chaque capitaliste puisse se valoriser à la hauteur de cette durée effective et sans qu’il y ait de perte de temps (et donc de valeur), il faut qu’il corresponde au « travail abstrait », c’est-à-dire au « temps de travail moyen » qui opère dans la branche. Mais Astarian franchit un pas supplémentaire puisqu’il ne parle plus seulement du procès de travail sous le capitalisme mais bien de tous les procès de travail, indépendamment des rapports sociaux dans lesquels ils s’inscrivent, puisqu’on a localisé précédemment l’origine de la valeur « dans la production ». Produit de la valeur, nous dit Astarian, tout travail qui est caractérisé par la comptabilité du temps, par l’impératif de productivité, en bref le fait de compter son temps de travail et de vouloir produire le plus de valeurs d’usage possible dans le moins de temps possible.

« La notion de productivité est inséparable de celle de valeur (nous soulignons).  On pourrait dire que la valeur a été « inventée » pour augmenter la productivité du travail grâce à la spécialisation qui résulte de la division sociale du travail. »12

Le texte de l’Abolition de la valeur est définitivement le situs inversus du Capital : en lui, tout est inversé. Ainsi, on apprend que la valeur serait une « invention » servant en quelque sorte de prétexte à l’augmentation de la productivité et à la division sociale accrue du travail, au lieu que l’augmentation de la productivité, la transformation perpétuelle des forces productives et la spécialisation soient les conséquences de l’asservissement du travail concret aux exigences de la valorisation et à la domination du travail abstrait, lequel exige de chaque producteur individuel qu’il soit capable de survivre à la concurrence que lui imposent tous les autres.

Mais il est clair qu’une telle définition ne tient pas debout. Si l’on met de côté la conception absolument subjectiviste de la compréhension de l’apparition de la valeur (en somme : on créé de la valeur à chaque fois qu’on veut travailler vite), on voit en quoi l’idée même de « travail normé par des exigences de temps » est totalement indéterminée. Car où commence la « contrainte » de temps selon Astarian ? J’ai toute l’après-midi pour couper du bois : mais « toute l’après-midi » aussi est une contrainte, car la nuit finit par tomber et je n’aurais pas de bois de chauffe pour la nuit. Celui qui se dépêche de débiter le plus de bois possible avant la tombée de la nuit produit-il de la valeur ? De même, dans certains travails de culture, il est évident que le respect des délais, lesquels sont souvent très précis et connus à l’avance, est essentiel pour garantir la bonne qualité de la récolte. C’est le cas, par exemple, pour la culture des tournesols, où la récolte obéit à des exigences de temps qui permettent de garantir une cueillette optimale. L’obéissance à de tels délais permet dans ce cas d’assurer la qualité des graines, de réduire les risques de perte, de ne pas perdre un temps précieux pour la sèche afin de préparer dans les meilleures conditions les semis de la culture d’hiver. Il est évident que, selon les variétés cultivées, on ne peut pas dans certains cas décider que ce matin on n’ira pas au champ, sous prétexte que l’on aurait mieux à faire, parce qu’une pareille occasion de faire bonne récolte ne se représentera pas avant longtemps.

C’est la même chose, par exemple, pour la fabrication industrielle de produits laitiers, où l’on ne peut pas décider, à un certain stade d’avancement du processus, de stopper non seulement le travail mais encore de s’affranchir de tout impératif de temps, parce que le processus de stérilisation obéit à des règles strictes, et que leur non-respect menacerait la santé du consommateur : et ce fait est aussi vrai sous le communisme que sous le capitalisme. On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Dans le Capital, Marx évoque le cas de certains travaux, qui, par eux-mêmes, nécessitent dans leur effectuation une attention toute particulière au « kairos », et sans laquelle ceux-si se trouveraient gâchés. Certains procès de travail obligent le travailleur à se plier à un certain nombre de contraintes temporelles objectives, parfois très exigeantes. C’est ainsi, et ce, dans tous les modes de production. Ces travaux produisent-ils de la valeur, sous prétexte que ceux qui travaillent chronomètrent certaines étapes, tiennent registre des temps de production nécessaires ou moyens pour tel ou tel moment du procès de travail ? Non, évidemment, ça n’aurait aucun sens, alors pourquoi le soutenir ?

Deuxièmement, soutient Astarian, le travail créateur de valeur n’est « pas si abstrait que ça » puisqu’il qu’il prend des « disposition concrètes » afin de produire des produits standardisés, et cela se voit particulièrement, nous dit-il, dans le capitalisme, où les procès de travail doivent produire des marchandises qui doivent nécessairement trouver preneurs sur le marché.

« La normalisation du produit s’accompagne nécessairement de celle de l’activité qui le fabrique. Le travail qui produit la marchandise n’est pas le travail en général. »13

Voilà comment raisonne Astarian. Rien ne dit à l’avance que les marchandises d’un capitaliste qui produit des toiles ou des habits par exemple, ne trouvent effectivement toutes preneur sur un marché. Le capitaliste peut très bien ne pas réussir à vendre sa marchandise, si, par exemple, elle ne correspond pas au goût général, si l’habit paraît trop excentrique, que le tissu de la toile est trop brillant ou pas assez, etc. Dans le cas où sa marchandise ne s’écoule pas, le capitaliste se trouverait dans la même situation que le capitaliste qui aurait consacré à la production de 20 m de toile un trop grand nombre d’heures par rapport au temps moyen de production qui règne dans la branche textile pour produire 20 m de toile. Le capitaliste doit donc produire des marchandises « standardisées », « uniformisées », afin de prendre le moins de risque possible et de s’assurer que ses produits trouvent preneur parmi des consommateurs dont le capitaliste ne connaît pas les attentes précises, auquel cas sa production ne se valorisera pas relativement au temps de production effectivement dépensé, parce qu’il ne correspondra pas au « temps de travail moyen ».

C’est en vertu de cette « démonstration » qu’Astarian déduit que le communisme verra la fin du travail normalisé, de la standardisation des produits du travail. Selon son imparable méthode empiriste, Astarian « observe » que sous le capitalisme le travail est normalisé du fait que le capitaliste produit pour un marché dont il ne connaît pas les acteurs, il en déduit donc que le travail qui créé de la valeur est le travail… qui normalise ses produits. Ainsi, dans son entretien avec Dauvé, Astarian affirme :

« Ensuite la suppression de la normalisation [dans le cadre du communisme de la communisation]. C’est un peu plus compliqué, mais nécessaire. Il est dans la logique de la valeur que les produits soient normalisés : pas seulement utiles, mais d’une utilité normalisée ; cela fait partie des conditions de la production capitaliste. Les producteurs étant privés et indépendants, ils travaillent pour un marché qui leur est extérieur, et ils sont obligés de standardiser leurs produits pour être sûrs de correspondre aux besoins qu’ils visent, malgré les variations individuelles des besoins. Par exemple, la marchandise « logement » est très standardisée, et pas seulement pour des raisons d’économies d’échelle. Si tu supprimes la normalisation, tu obtiens que chaque production soit particulière au besoin qu’elle vise. Si tu as besoin de te loger, tu te feras ou on te fera un logement comme ceci ou comme cela, avec chambre ou sans, avec salle d’eau ou pas, avec des murs d’équerre ou pas, un lieu qui soit propre à toi. »

Mais il est clair que la standardisation des produits du travail ne découle pas nécessairement d’une situation où les producteurs créent en vue des besoins inconnus à l’avance du marché, pas plus qu’elle ne signifie d’ailleurs qu’il y ait la moindre « création » de valeur du fait de cette standardisation ! Supposons un capitaliste ayant décidé de se spécialiser dans la fabrication de bois de chauffage. Notre capitaliste, qui doit écouler le plus grand nombre de ses bûches sur le marché, pourrait, pour des raisons de fantaisie individuelle, décider de produire des bûches de 2 mètres de long. Cela serait néanmoins une erreur très dommageable pour celui-ci : tout le monde n’ayant pas une cheminée capable d’accueillir des bûches de 2 mètres de long, il est fort probable que notre capitaliste qui voit les choses en grand ne rentre pas dans ses frais. Astarian verrait là la preuve que le « travail abstrait » est le travail qui imprime une normalisation aux produits, donc que le travail qui imprime une normalisation aux produits est un travail spécifiquement capitaliste, ou du moins spécifiquement marchand, c’est-à-dire « créateur » de valeur. Supposons maintenant une société de classe où certains rapports sont non-marchands. Des paysans, protégés par une foule de grands seigneurs et autorisés à s’installer sur leurs terres, sont tenus, plusieurs fois dans l’année, de fournir un certain nombre de seigneurs en bois de chauffage. Nous sommes là face à une relation d’exploitation qui n’est cependant pas une exploitation marchande : il y a bien prélèvement d’un surproduit sur la classe dominée, mais ce prélèvement ne prend pas la forme de valeur. Il n’y a par ailleurs aucune relation d’échange marchand : les deux types d’acteurs n’échangent pas de marchandises entre eux, la classe dominée étant seulement tenue d’acheminer un certain nombre de produits déterminés à la classe dominante, en échange de certains droits et d’une protection. Pour autant, les caractéristiques des cheminées des seigneurs obéissant à un certain nombre de caractéristiques que l’on est en droit de supposer, il est clair que les bûches fournies par les paysans ne peuvent pas prendre n’importe quelle forme : il y a donc bien là, « travail normé » selon la terminologie d’Astarian, bien que nullement « créateur » de valeur. Supposons maintenant une société non-marchande et sans classe : un ensemble d’individus produisent en commun d’après un plan déterminé à l’avance et spécifiant que, pour le mois, la communauté dans son ensemble a exprimé que la demande sociale était de tant de bûches. Aucune relation marchande n’a court dans cette communauté, un secteur de travailleurs de la communauté se chargeant de livrer les bûches à ceux qui les ont commandé. Il est évident que les travailleurs chargés de préparer les bûches prépareront des bûches à des formats standards relativement à la taille des cheminées qui a globalement court dans le pays, de façon à ce qu’elles soient susceptibles d’être utilisées par des foyers utilisant une taille de cheminée standard. Là encore, nous sommes dans un cas de société non-marchande, où toute valeur des produits du travail est absente, mais nous sommes bien face à un travail produisant des produits selon des normes standardisées.

La standardisation n’est donc pas forcément liée au travail capitaliste, pas plus qu’à un travail « créant » de la valeur : elle a lieu chaque fois qu’il y a une production globale qui s’effectue de façon à répondre de la manière la plus simple possible à un besoin social général, sans qu’il soit pour cela besoin de faire de la production au cas par cas. Mais Astarian semble faire grand cas de cette découverte selon laquelle le travail « créateur » de valeur serait celui qui « standardise » les produits. Pour faire sentir à son lecteur la différence entre les biens de consommation qu’il imagine sous le communisme et ceux qui existent à présent sous le capitalisme, il dit, toujours dans son entretien avec Dauvé :

« Actuellement, si tu cherches une maison, une voiture, de la nourriture, tu as le choix entre différentes normes. Tu peux avoir un pavillon Phénix, une vieille maison, un appartement HLM, tu as bien un choix, mais ce que tu as ne correspond pas à ta personne, à ton besoin particulier. »

Astarian semble ici une donner une raison pour laquelle il faudrait sortir du capitalisme. L’argument est censé nous présenter un cas où le capitalisme est défaillant, là où le communisme permettrait au contraire d’échapper à ce désagrément. Ce fait est curieux parce que cela ressemble en tout point à un argument politique, précisément du type de ceux qui visent à convaincre un public que telle solution (ici, le communisme) serait plus avantageux pour eux, de telle sorte que l’on se demande ce que fait ici, dans ce qui est censé être une analyse purement économique, une telle considération. Mais ce qui est plus étrange, et que tout le monde aura remarqué, c’est que cet « argument » en faveur du communisme se fait du point de vue du consommateur, ou plutôt de l’idéal du libre consommateur. Le libre consommateur veut disposer du plus large choix dans ses acquisitions, Astarian lui assure que sous le capitalisme, il est brimé pour cela, que le mode de production capitaliste ne lui assure que des produits globalement identiques, « normés », qui constituent un obstacle à son besoin particulier de consommateur ou qui, du moins, ne permettent pas vraiment de le satisfaire. Notre libre consommateur voudrait jouir d’une consommation non entravée, qui assouvirait ses désirs de biens absolument uniques et à sa mesure, et Astarian lui assure que cela sera le cas sous le communisme, puisque le « travail abstrait » responsable de la production des marchandises « standardisées » n’existera plus. Astarian s’attend-t-il à ce que son lecteur, charmé par une telle perspective somme toute assez limitée, mette le communisme dans son caddie, et propage partout la publicité pour la révolution communisatrice ? Assurément non, donc l’intérêt d’une telle considération paraît nul. Nous verrons en temps voulu que l’« argument » est d’autant plus irrecevable que le communisme tel qu’il est prévu par les communisateurs se relèvera (évidemment) incapable de réaliser cet idéal de consommation d’objets « non standardisés » produits sur mesure. Mais Astarian continue :

« Si tu veux produire des chaises [dans le capitalisme], tu dois savoir qui en veut, ce qui ne dépend pas d’une bonne étude de marché. Les meilleures études de marché sont souvent fautives. Le problème vient de ce que tu es un producteur privé indépendant. L’acheteur de chaise ne s’adresse pas à toi en te disant qu’il a besoin d’une hauteur de 52 ou 54 cm. C’est à toi, le fabricant, de lui faire savoir que la hauteur moyenne est de 52,5 ou de 55, parce que l’industrie capitaliste en a décidé ainsi, et l’acheteur s’assiéra à 52,5 ou à 55. C’est la norme. Dans le communisme, on demandera à celui qui désire une chaise : « À quelle hauteur t’assieds-tu ? » On passera des heures à discuter, à se décider pour quel usage : boire le thé à la menthe, jouer aux échecs… On peut aimer être assis haut pour certaines activités et bas pour d’autres. Je donne des exemples, il est évidemment facile de les tourner en ridicule, l’important, c’est de dire que la production non normalisée sera adaptée, personnalisée, chose aujourd’hui difficile à imaginer parce que ce serait anti-productif. »

On se demande d’ailleurs où est-ce qu’Astarian a vu que le capitalisme ne produisait que des marchandises « normalisées », des tables, des chaises, des brosses, des chaussures, insupportablementuniformes et identiques, d’une seule et même taille ou couleur ou du moins, avec un nombre de caractéristiques extrêmement réduit ? Ne peut-on pas au contraire légitimement soutenir l’exact inverse ? Non seulement sous le capitalisme toutes les chaises n’ont pas la même taille, mais si en outre Astarian souhaite s’asseoir à une hauteur précise (qui varie en plus visiblement selon qu’on est le matin ou l’après-midi) n’importe quel vendeur l’orientera vers l’achat d’un siège réglable, manière la plus sûre de se débarrasser d’un aussi pénible client. Contrairement à ce qu’Astarian soutient, ne peut-on pas dire que le mode de production capitaliste a été historiquement le premier à proposer, à ceux qui pouvaient bien se les payer, un florilège de marchandises à la disposition de tous les goûts, dans une variété quasiment infinie et jusqu’à l’absurde ? Comment se fait-il que notre délicat communisateur qui veut sa chaise personnelle pour jouer aux échecs n’y trouve pas son compte ? Ne faudrait-il pas plutôt indiquer à Astarian que si la variété de choix dans les produits à disposition du consommateur constitue son critère pour apprécier la « désirabilité » d’un mode de production, sous le prétexte qu’il satisfait effectivement sa liberté de consommateur, alors il est probable qu’il serait bien mieux servi sous le capitalisme que dans le communisme ? Le communisme sera-t-il en mesure de proposer à chacun la lessive de ses rêves, selon qu’il la préfère à la fraise, à la papaye, à la meringue, au nougat et de les lui présenter dans les emballages les plus variés, selon que l’on préfère les cubes, les formes rectangulaires, triangulaires, sphériques ? Autant de questions que l’on est en droit de se poser et sur lesquelles on pourrait effectivement discuter la nuit entière. Mais qu’Astarian présente son argument pour le communisme de cette façon nous informe au moins sur ceci : le « communisme » que nous promettent les communisateurs ressemble à s’y méprendre à un idéal tout petit-bourgeois dont les anarchistes se sont fait depuis longtemps les spécialistes invétérés. Nous sommes là face à l’idéal chimiquement pur d’une société de petits producteurs individuels et libres, qui se distinguent par une attention toute particulière à la question de savoir s’ils pourront consommer ce qu’ils veulent, compte tenu du caractère si unique et sacré de leurs personnes. Devant des personnages aux exigences aussi extravagantes, la porte du communisme ne peut que rester fermée pour toujours : ils ne trouveront de toute façon rien qui puisse là satisfaire à leurs attentes. Pourquoi ce souci suspect d’assurer à chacun la libre consommation d’objets confectionnés à sa mesure personelle ? N’est-il pas à prévoir au contraire que sous le communisme, personne ne ressentira le besoin absolument mesquin de jouir de sa petite chaise confectionnée spécialement à sa taille, et que cela sera tant mieux ? Et si certains coquets veulent un costume sur mesure, n’est-il pas possible de concevoir que les fabriques des tailleurs seront approvisionnées en conséquence selon un plan fixé à l’avance relativement aux matières premières nécessaires, de la même manière, par exemple, que les fabriques de meubles produits à la main, et comme tout le reste, mais que cela n’implique pas et ne peut pas impliquer la destruction de toute organisation centralisée du travail ?

Voilà à quoi a « servi » tout ce laborieux développement, qui révise le concept de « travail abstrait » en lui faisant dire ce qu’il ne dit pas, qui prétend même le « développer » ; tout cela pour justifier un argument qui non seulement ne tient pas la route et ne convainc personne mais qui en plus n’apporte rien au propos.

Toujours est-il que nous nous trouvons désormais devant la substantifique définition à laquelle nos communisateurs ont réduit non seulement le concept de travail abstrait, désormais interprété comme « travail créateur de valeur » et mais aussi la valeur elle-même. Et voilà ce que nous dit cette nouvelle théorie de la valeur, développée jusque dans ses ultimes conséquences, ce que ni « Marx ni Roubine ne parviennent jamais à faire complètement »14 ! Possède une valeur, nous disent les communisateurs, tout produit du travail effectué en un temps de travail fixé à l’avance (ou du moins chronométré dans son effectuation, car la chose n’est pas claire), et mis en œuvre selon des standards déterminés. Est conséquemment un travail « créateur » de valeur tout travail qui opère selon des normes de productivité et de standardisation des produits. Inutile de faire remarquer que nous sommes là face à deux définitions parfaitement transhistoriques, qui considère que la naissance de la valeur tient à la mise en œuvre d’une certaine activité, appelé « travail abstrait ». Il était donc logique qu’Astarian se propose finalement d’abandonner le terme d’« abstrait », dont on s’était déjà rendu compte qu’il n’était « pas si abstrait que ça » !

« Le travail garde bien son double caractère. Il est production d’objets utiles et production de valeur. Mais, en quelque sorte, c’est concret des deux côtés. C’est pourquoi, en fin de compte il semble préférable de renoncer à « abstrait » pour définir le travail producteur de valeur. Et ce d’autant plus que ce qualificatif est profondément marqué par les nombreuses analyses qui, comme celle de Roubine, ont essayé de donner un sens clair à ce concept. On dira donc travail valorisant pour désigner le travail producteur de valeur. »15

Voici donc où nos communisateurs en sont. Le travail valorisant, c’est le travail qui produit de la valeur. La valeur, c’est ce qui est produit par le travail valorisant, c’est-à-dire le type travail qui s’effectue dès lors qu’il est mesuré par du temps et effectué selon un certain nombre de standards, indépendamment de savoir s’il y a des procès d’échange. Poursuivons.


1B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 102.

2Ibid., p. 106.

3Id.

4Ibid., p. 116

5B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 116.

6Concernant les mesures visant à la modification concrète des procès de travail sous le communisme, voici ce que prévoyait par exemple le « programme immédiat de la révolution » rédigé par Bordiga : « Désinvestissement des capitaux», c’est-à-dire forte réduction de la partie du produit formée de biens instrumentaux et non pas de biens de consommation ; «Élévation des coûts de production» pour pouvoir, tant que subsisteront salaire, marché et monnaie, donner des payes plus élevées pour un temps de travail moindre ; «Réduction draconienne de la journée de travail», au moins à la moitié de sa durée actuelle, grâce à l’absorption des chômeurs et de la population aujourd’hui occupée à des activités antisociales ; Après réduction du volume de la production par un plan de «sous-production» qui la concentre dans les domaines les plus nécessaires, «contrôle autoritaire de la consommation» en combattant la vogue publicitaire des biens inutiles, voluptuaires et nuisibles, et en abolissant de force les activités servant à propager une psychologie réactionnaire […]. » Disponible en anglais ici : https://libcom.org/library/immediate-program-revolution-amadeo-bordiga.

7De la même manière dans l’article « Communisation, communiste, valeur, etc… ») de Théorie communiste. On y lit : « … le communisme étant « l’immédiateté sociale de l’individu », il est, par définition, incompatible avec la valeur, avec la réduction des différentes activités à une qualité commune abstraite servant de médiation entre elles ». On remarque dans la seconde partie de la phrase que la « valeur » est bien également pour Théorie communiste, le fait de ramener des activités de travail à une mesure commune, à du « temps de travail moyen », qu’ils prennent pour du temps de travail abstrait, sans considération pour le fait qu’il y ait échange marchand ou non. Cette manière étagée de procéder, avec une substance « produite » dans la sphère de la production et qui se « manifesterait » ou non dans l’échange, se remarque notamment dans ce passage : « Il n’en sortira pas une unité abstraite du travail social. Dans le cours de la communisation, ce n’est pas seulement comme forme (échange) que la valeur est détruite mais comme substance (travail abstrait). » Donc les auteurs de TC séparent ici « forme » de la valeur et « substance » de la valeur, comme si les deux étaient séparables et en prêtant à cette substance une autonomie relativement à la première, comme si la forme de la valeur était un contenant renfermant une substance, laquelle serait produite hors de tout rapport social déterminé. Mais le « travail abstrait » (qui est autre chose qu’une réduction subjective à une unité de mesure) n’est substance de la valeur que dans la formation sociale marchande où la valeur fait son apparition comme forme des produits.

8B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 16

9Ibid., p. 117

10Id.

11« L’abîme appelle l’abîme » (« un malheur en entraîne un autre »),LaBible, Psaumes, chapitre 41, 8.

12B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 118

13Ibid., p. 130

14Ibid., p. 16 : « « De cette nouvelle façon d’aborder la question, l’échange reste en dehors de la définition fondamentale de l’origine de valeur, ce que Marx et Roubine ne parviennent jamais à faire complètement. »

15Ibid., p. 135.

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