II. Critique de la nouvelle théorie de la valeur de la communisation

Le mode de production communiste est défini ainsi par Marx et Engels : les producteurs associés produisent selon un plan central, lequel a quantifié les besoins sociaux ainsi que les temps de travail nécessaires en moyenne à la production de chaque objet utile. Les producteurs sont répartis dans les différentes branches de production relativement aux exigences du plan ; les produits achevés destinés à être consommés sont ensuite acheminés vers les producteurs ou vers les centres de distribution, sans qu’il y ait ni échange marchand, ni valeur, ni argent.

Cette solution ne satisfait pas les communisateurs1, parce qu’elle signifie que sous le communisme conçu comme économie planifiée, les producteurs pris individuellement devront respecter un plan émanant d’une organisation centrale et nécessairement distincte de la grande masse des travailleurs. Mais surtout – et c’est ce qui constitue pour eux le gros du scandale – cela signifie que les producteurs de la société communiste devront nécessairement travailler en respectant un certain nombre de normes productives, ne serait-ce que dans la mesure où leur travail utile particulier devra se régler en conformité avec les temps moyens tels qu’ils auront été posés par le plan. Cette nécessité de produire selon de tels temps moyens découle en effet logiquement du fait que le plan détermine en amont de chaque cycle productif le temps nécessaire à la production de chaque objet utile, qui pourra d’ailleurs selon les cas servir d’intrant pour une autre branche de production devant fabriquer un autre objet utile et ainsi de suite.

Parce qu’ils déclarent cela insatisfaisant, les communisateurs prétendent que la « valeur » serait maintenue dans une telle formation sociale, tout comme les catégories marchandes. Cela viendrait selon eux du fait que, dans une telle économie planifiée, la comptabilité des produits est maintenue, tout comme celle des temps moyens de travail, tout comme également la nécessité pour les travaux utiles individuels de correspondre à de tels temps moyens, qu’ils identifient à la « valeur » des produits. De la même manière, ils affirment que la condition prolétarienne serait maintenue au lieu d’être supprimée, sous le prétexte que les moyens de travail ne seraient pas la propriété directe des producteurs et que ces derniers auraient à respecter un certain nombre de normes productives. Il faut logiquement en déduire que le capital aussi subsiste, étant entendu que le prolétariat ne peut exister que par rapport à un capital à valoriser, et donc dans un contexte d’exploitation de classe. Les communisateurs se contentent néanmoins de soutenir de manière on ne peut plus floue que l’échange marchand n’aurait été en fait supprimé qu’en apparence, et qu’il continuerait à exister de façon larvée dans le plan, dans la circulation des différents produits du travail entre les différentes unités de production (même s’il n’existe pas à proprement parler de producteurs indépendants les uns des autres, ni de capitaux se faisant face). Mais, toujours selon eux, cette survivance de l’échange marchand, de la valeur et de la marchandise dans l’économie de la planification intégrale communiste ne ferait que préparer en quelque sorte le retour de l’accumulation capitaliste proprement dite.

Ainsi, dans un article de Théorie communiste, portant le nom de « Communisation, communisme, valeur, etc. »2:

« S’il y a travail abstrait, il y a double nature du travail qui ne peut exister que dans la séparation du particulier et du social et la réduction abstraite du premier au second. Ou alors ce n’est pas de travail abstrait dont on parle. « La marchandise n’est valeur que dans la mesure où elle s’exprime dans une autre », bref où elle est un rapport. Si un telle réduction est effectuée au travers de la planification, non seulement c’est cela que l’on fait – on n’a pas supprimé la forme marchandise et l’échange en tant que tel, on les a seulement présupposés dans le plan – mais encore le processus constant d’ajustement se vengera toujours contre le carcan du plan contraire à sa nature jusqu’à prendre corps dans des forces sociales et des classes qui sauront faire valoir les droits de cette vengeance. »

Voilà donc en quoi consiste l’essentiel de leur critique du « programmatisme » : Marx n’aurait pas vu que la planification, parce qu’elle maintiendrait des temps de travail moyens pour la production des objets utiles, conserverait en fait la valeur. Dans son ouvrage L’Abolition de la valeur, consacré à la « mise à jour » communisatrice de la théorie marxiste de la valeur3, Astarian déclare :

« En résumé, la société de transition [donc la dictature du prolétariat] a pour fonction de voiler (nous soulignons) le fait que l’affirmation du prolétariat, sa « dictature révolutionnaire » reproduit les catégories du rapport social capitaliste. »4

On note d’ailleurs un certain flottement dans l’usage des termes puisque Astarian parle ici du stade de la dictature du prolétariat, et non du communisme proprement dit, même dans sa phase inférieure socialiste où l’État, les classes (et donc la dictature prolétarienne) n’existent plus, pas plus que les catégories marchandes (qui sont encore opérantes dans la société dictoriale de transition). Cette confusion entre le stade de la dictature du prolétariat (où pour les marxistes le plan ne règle pas l’intégralité de la production et où la valeur existe toujours) et le stade socialiste (où l’échange n’existe plus et où le plan règle l’intégralité de la production sociale) se manifeste clairement ici :

« En supprimant l’échange et le marché grâce au plan, Marx et Engels croient se débarrasser de la valeur (nous soulignons)5. Mais la loi de la valeur (?), qui répartit le travail social de façon aveugle, est remplacée par le plan qui ne peut fonctionner qu’au travers de multiples médiations et moyennes qui le rendent opaque également. Mais surtout, la permanence de la lutte des classes dans la société du programme prolétarien interdit que le plan fonctionne en tant que loi de la valeur devenue consciente d’elle-même. Le plan devient nécessairement une fonction séparée dans « l’association d’hommes libres », et cette fonction est celle de la propriété, coopérative sans doute mais propriété quand même. »6

Passons pour le moment sur le fait qu’Astarian considère de manière tout à fait erronée que le communisme chez Marx reviendrait à utiliser à bon escient la « loi de la valeur » (qui n’existe pas) après l’avoir « rendue consciente d’elle-même », point sur lequel nous reviendrons par la suite.

Les conditions du problème sont claires. On l’a vu : du point de vue des communisateurs, il faut, afin de valider la nouvelle conception de la révolution et du communisme, réussir à démontrer qu’une organisation sociale de la production où subsistent les normes de production, la comptabilité des produits en temps de travail, conserverait en réalité la « valeur » des produits, donc les catégories marchandes. Si une telle démonstration est faite, l’on pourra alors prétendre que le programme communiste marxiste a échoué à prévoir une organisation sociale débarrassée des catégories marchandes, que le communisme ne peut pas être un mode de production réglant le travail social à l’avance. Le communisme ne pourra alors plus être considéré comme une « économie », mais devra au contraire signifier l’abolition de toute organisation en général du travail, condition devenue à présent nécessaire à l’abolition de la valeur.

Ce problème ne peut trouver logiquement qu’une seule solution : il faut réussir à démontrer que le lieu de « naissance » de la valeur se situe dans la production, et que l’existence de la valeur n’a rien à voir avec l’existence de l’échange marchand, puisqu’il a été admis que la société planifiée du programme communiste se caractérise par l’absence de tout échange marchand entre unités productives indépendantes (quoique de manière momentanée, puisque « préparant » le retour des « forces sociales et des classes » nécessaires à l’accumulation, du fait de cette mystérieuse « vengeance » de la valeur)7.

D’où cette question (et cette alternative) pour le moins étrange : « la valeur » est-elle produite dans la sphère de l’échange ou dans la sphère de la production ?

« La valeur, la vraie, est-elle créée au niveau du travail, ou bien ensuite à celui de l’échange ? »8

Ou encore ici :

« L’abstraction des formes concrètes du travail qui crée la valeur se situe-t-elle au niveau de la production – et alors elle se définit comme dépense physiologique de force humaine – ou bien intervient-elle dans l’échange, après le travail – et alors se pose la question de savoir si c’est bien le travail qui crée la valeur, et comment. »9

Quoique cette proposition veuille dire (et nous verrons qu’elle n’a aucun sens), il convient de remarquer que démontrer que la valeur se « crée » dans la sphère de la production est précisément l’objectif avoué d’Astarian. Au début de L’Abolition de la valeur, au moment où Astarian présente son entreprise de rénovation de la théorie de la valeur de Marx, celui-ci affirme en effet :

« Anticipant sur la suite, disons simplement que la valeur doit être définie au niveau de la production, au niveau de l’activité même qui produit la marchandise (le travail), et que l’abolition de la valeur doit alors être premièrement comprise comme transformation de l’activité productive. »10

C’est ce que soutient aussi Dauvé ici :

« Quand Marx parle du temps de travail, il s’agit bien sûr de production, mais la valeur n’a là qu’une existence potentielle, avant de trouver sa réalité sur le marché. Tout se passe comme si la valeur ne naissait pas dans la production, mais, après le moment productif, venait s’imposer au travail comme une contrainte, dont il s’agirait de libérer le travailleur. »11

De la même manière ici :

« Si la valeur se révèle et se manifeste dans l’échange, sa source gît dans le travail… »12

Mais prenons les choses dans l’ordre et définissons d’abord la valeur, telle que Marx la comprend. Interrogé par Dauvé lors d’un entretien où celui-ci lui demande de poser une définition de la valeur, Astarian lui répond en ces termes :

« Schématiquement, la valeur, c’est d’abord une forme, la forme sociale des produits du travail dans la société marchande. Cette forme, c’est ce qui permet que les produits puissent s’échanger entre eux. La valeur, c’est la forme de l’échangeabilité. »13

Cette définition est tout à fait juste. La forme valeur est la forme que prennent les produits du travail dès lors qu’ils ont à s’échanger sur un marché, autrement dit, la forme que prennent les produits du travail d’un producteur privé, dès lors que celui-ci cherche à les vendre afin d’acheter à son tour des marchandises en provenance d’autres producteurs privés. Ricardo, le plus brillant représentant de l’école anglaise, faisait de la valeur une forme transhistorique, une forme que les produits du travail étaient censés prendre indépendamment de tout contexte social déterminé. Pour Ricardo, il n’y avait qu’à s’interroger sur la cause de la grandeur de valeur : pourquoi telle marchandise vaut plus que telle autre ? Marx donne raison à l’idée ricardienne selon laquelle la grandeur de valeur d’une marchandise est fonction du temps de travail socialement nécessaire à sa production, mais son apport aura été de montrer que les produits du travail ne revêtent la forme de valeur qu’à partir du moment où l’échange marchand est pour les individus le moyen d’acquérir des produits nécessaires à leur propre subsistance. Marx considérait que son innovation par rapport à Ricardo, et donc par rapport aux théories antérieurs de la « valeur-travail », avait été de déterminer les conditions dans lesquelles le contenu du travail se représente dans la valeur14, conditions que n’avait pas du tout perçu l’économiste anglais.

« L’économie politique a certes analysé, bien qu’imparfaitement, la valeur et la grandeur de la valeur, et a découvert le contenu caché sous ces formes. Mais elle n’a jamais posé ne serait-ce que la simple question de savoir pourquoi ce contenu-ci prend cette forme-là, et donc pourquoi le travail se représente dans la valeur et pourquoi la mesure du travail par sa durée se représente dans la grandeur de valeur du produit du travail. »15

La marchandise est donc ce produit du travail qui acquière une forme duale, « bifide » dit Marx : elle est à la fois une valeur d’usage, elle possède des propriétés concrètes qui la rendent apte à trouver preneur sur un marché et à satisfaire un besoin, quelle que soit la nature de ce besoin ; mais elle possède en outre une valeur, c’est-à-dire un caractère qui la rend apte à être échangée contre n’importe quelle autre marchandise.

Il s’ensuit à partir de cette définition, que dès que nous sortons du cadre de l’échange entre producteurs privés, les produits du travail des producteurs ne sauraient posséder la forme de valeur, et ne sauraient être des marchandises. Ce serait le cas d’un individu qui se retrouverait absolument seul sur terre : celui-ci aurait bien à travailler, à produire des objets pour sa propre consommation, mais il n’aurait personne avec qui les échanger moyennant les produits de son propre travail. Robinson Crusoé sur son île produit bien des objets utiles, mais aucunement des valeurs, faute de l’absence de tout autre producteur privé, et donc, de relation marchande.

C’est par conséquent aussi le cas pour les objets qui sont produits dans une sphère strictement personnelle, pour un usage domestique par exemple, et qui jamais ne se retrouveront sur le marché : le tricot fabriqué par la grand-mère destiné à être offert à son petit-enfant ne possède en tant que tel aucune valeur étant donné qu’il n’a pas vocation à être porté sur un marché, où il aurait nécessairement à se confronter avec d’autres tricots. Ce cas est d’autant plus manifeste pour les objets que je produirais pour mon besoin strictement personnel mais vis-à-vis duquel personne d’autre ne manifesterait d’intérêt : ils seraient objets utiles pour moi, comme il en va des objets insignifiant dotés d’une grande valeur sentimentale, mais aucunement objets utiles pour d’autres. Ne remplissant aucun besoin pour d’autres, personne n’aurait de raison de vouloir l’acquérir et, par conséquent, tout échange serait du même coup rendu impossible.

« Pour produire de la marchandise, il faut non seulement qu’il produise de la valeur d’usage, mais que ce soit de la valeur d’usage pour d’autres, de la valeur d’usage sociale. »16

Marx disait ceci pour parler, non de l’objet ne répondant qu’à une stricte utilité personnelle, mais des produits du travail dans la société féodale. Et pour clarifier la formulation ambiguë concernant la « valeur d’usage sociale » (puisqu’après tout, n’importe quel tricot possède une « valeur d’usage sociale », comme tout objet possède en puissance une utilité pour d’autres) :

« Et pas seulement de la valeur pour d’autres en général. Le paysan du Moyen Âge produisait le blé de l’impôt pour le seigneur féodal, le blé de la dîme pour les curés. Mais le fait d’avoir été produit pour d’autres ne faisait pas pour autant du blé de la dîme, ni de l’autre, des marchandises. »17

Certains produits du travail dans certaines sociétés ne sont pas destinés à un demandeur abstrait qui serait « la société », sujet de la demande des « valeurs d’usage sociale » et qui aurait à se fournir sur le marché, mais sont au contraire produits pour des destinataires particuliers vers lesquels ils sont acheminés sans avoir à se confronter comme marchandises avec les autres produits du travail. Le blé de l’impôt est destiné au seigneur féodal, le blé de la dîme est destiné au curé, mais, bien qu’ils puissent servir à d’autres, ils ne sont pas destinés à d’autres, de la même manière que le tricot de la grand-mère est destiné à ses petits-enfants, qui n’auront par conséquence pas à passer par un marché pour le récupérer, en payant à sa grandeur de valeur le tricot qui leur a été destiné par avance. Dans le mode de production féodal, si le marché n’est pas tout à fait absent, il est clair que certains produits du travail, parce qu’ils sont destinés à des individus déterminés sans transiter au préalable par le marché, ne sont pas des marchandises, ne revêtent pas la forme valeur, et n’ont donc par conséquent pas de grandeur de valeur.

Qu’un objet puisse avoir une utilité en général sans pour autant avoir de valeur, c’est ce que l’on remarque également pour les objets qui ne nécessitent aucun travail particulier, et qui, par conséquent, n’ont pas besoin de la médiation de l’échange pour être obtenus par n’importe quel individu : ces objets ne peuvent pas revêtir la forme de valeur, bien qu’ils soient cependant des objets utiles18.

À travers tous ces cas, il est clair que ce qui confère la forme valeur à un objet utile est le fait qu’il soit le produit d’un producteur privé, destiné à être échangé sur un marché en échange d’une autre marchandise servant d’équivalent général et de moyen d’expression de sa grandeur de valeur, c’est-à-dire échangé contre de l’argent. Ce qui signifie que, pour Marx, les produits du travail ne reçoivent une forme valeur que dans certains rapports de production, et cette conséquence n’a rien à voir avec le fait que ces objets soient produits par du travail humain en général ou qu’ils représentent une utilité sociale particulière. Par conséquent, le mode de production où les produits du travail prennent systématiquement la forme de marchandises est la société marchande développée, ou mode de production capitaliste, parce que les producteurs privés ne rentrent en relation entre eux que par l’intermédiaire de leur production particulière, c’est-à-dire par l’intermédiaire du marché.

« Dans tous les états de la société, le produit du travail est un objet d’usage mais il n’y a qu’une seule époque de développement historiquement déterminée, celle qui présente le travail dépensé à la production d’une chose usuelle comme sa qualité « objectale », c’est-à-dire comme sa valeur, qui transforme le produit du travail en marchandise. Il s’ensuit que la forme marchande simple de la marchandise est en même temps la forme marchande simple du produit du travail, et que donc le développement de la forme marchande coïncide avec celui de la forme valeur. »19

Ou encore :

« Des objets d’usage deviennent uniquement marchandises parce qu’ils sont les produits de travaux privés menés indépendamment les uns des autres (nous soulignons). Le complexe de tous les travaux privés constitue le travail social global. Étant donné que les producteurs n’entrent en contact social que parce que et à partir du moment où ils échangent les produits de leur travail, les caractères spécifiquement sociaux de leurs travaux privés n’apparaissent eux-mêmes également que dans cet échange (nous soulignons). Autrement dit : c’est seulement à travers les relations que l’échange instaure entre les produits du travail, et, par leur entremise, entre les producteurs, que les travaux privés deviennent effectivement, en acte, des membres du travail social global. »20

Dans les sociétés qui ne sont pas des sociétés marchandes développées, et où donc l’immense majorité des produits du travail ne prend pas la forme de valeur ou de marchandise, la relation d’exploitation des classes dominantes sur les classes dominée peut prendre la forme non marchande d’un prélèvement direct des produits du travail de la classe dominée : c’est le cas, on l’a vu, pour le paysan qui doit livrer par an tant de produits de son travail à son seigneur.

Dans la société capitaliste, où les producteurs sont séparés de leurs moyens de travail et sont contraints de louer l’usage de leur force de travail aux possesseurs des moyens de travail, la relation d’exploitation s’exprime de manière tout autre. Les capitalistes, possesseurs des moyens de travail, font travailler les travailleurs et s’arrogent la propriété de leurs produits. Ces produits sont portés par les capitalistes sur le marché et sont vendus à leur valeur. En guise de rétribution, les travailleurs reçoivent un salaire, dont la grandeur de valeur est inférieure à la grandeur de valeur du produit vendu sur le marché, et dont la différence, empochée par les capitalistes, constitue la plus-value, ensuite partagée selon les différents revenus de la propriété. En raison de la concurrence que se livrent entre eux les capitalistes afin d’écouler au mieux leurs différentes marchandises, l’investissement en moyens de travail de plus en plus productifs devient l’unique moyen de se maintenir en vie sur le marché, et par conséquent, l’unique moyen de se maintenir comme participants effectifs au travail social global21 : l’accumulation de valeur supplémentaire sous forme de plus-value devient devient alors l’objectif tautologique de la production capitaliste, en tant qu’elle est la condition nécessaire à la survie des producteurs privés. Par conséquent, les diverses valeurs d’usages ne valent avant tout en contexte capitaliste qu’en tant qu’elles sont porteuses ou support de valeur, donc de plus-value, par conséquent, des simples moyens de poursuivre l’accumulation capitaliste.

Voilà dans ses grandes lignes la conception marxiste de la forme valeur. Elle nous enseigne les conditions d’existence de la forme valeur, en tant qu’elle est la forme nécessairement revêtue par les produits du travail dès lors qu’ils sont des marchandises, c’est-à-dire des produits échangés entre producteurs indépendants.

On voit par conséquent à quel point la question consistant à se demander si la « naissance » de la valeur a lieu « dans l’échange » ou « dans la production » n’a aucun sens. Le résultat objectivé de la même dépense physiologique, selon qu’elle produise ou non des marchandises, s’exprimera ou non sous forme de valeur. Que l’on se figure un esclave bêchant sous les coups de fouets d’un cruel esclavagiste et forcé de livrer les fruits de son travail à ce dernier afin de satisfaire sa seule consommation personnelle : notre esclave aura beau s’activer autant qu’il le peut et l’esclavagiste frapper aussi fort qu’il le veut, il ne sortira d’une telle récolte aucune once de valeur.

Lorsque les produits du travail ont une forme de valeur, ils acquièrent du même coup, en tant que valeurs, une substance qui est une propriété sociale, que Marx désigne sous le nom de « travail abstrait » et qui est la condition de leur échangeabilité. Mais pas plus qu’il n’y a de forme sans substance il n’y a de substance sans forme : il serait tout à fait faux de prétendre, par exemple, que la « substance de la valeur » serait créée dans la production, et qu’elle se manifesterait ensuite seulement dans l’échange, tout comme il serait également faux de prétendre que la « substance de la valeur » serait créée dans la production indépendamment de savoir s’il y a échange marchand ou pas. Cette proposition n’aurait en effet aucun sens, puisqu’on ne saurait poser de substance de la valeur là où les produits du travail ne revêtent pas la forme valeur, de la même manière qu’il ne saurait y avoir de grandeurs de valeur là où il n’y a pas de valeurs, étant donné que l’expression de valeur d’une marchandise ne peut se manifester que dans son rapport d’équivalence avec une autre.

Au sens strict, on ne peut pas non plus dire que la valeur est « créée » dans l’échange. L’échange ne créée aucune valeur, de la même manière que la production prise indépendamment comme procès de travail utile n’en créée aucune. La façon étagée dont Astarian présente le problème (une valeur « créée » d’abord dans la production par le travail humain général qui se « manifesterait » ensuite seulement dans l’échange), et par conséquent, l’alternative qu’il présente (soit la valeur est « créée » dans la production, soit elle est « créée » dans l’échange) est donc en tout point absolument étrangère au marxisme. Le procès de travail créé des produits du travail, le procès d’échange les confronte entre eux en tant qu’ils sont porteurs de rapports de production déterminés et les fait passer de mains en mains selon les propriétés sociales qu’ils revêtent.

L’échange ne créé donc pas de valeur mais met seulement en relation des valeurs, des produits du travail qui ont une forme valeur du fait qu’ils sont obligés de se rapporter à tous les autres, et dont les temps de travail social ou travail abstrait s’expriment en grandeur de valeur, c’est-à-dire en prix. Une marchandise se réalise à une certaine grandeur de valeur dès lors qu’elle se vend à un certain prix, dès lors qu’elle s’échange contre l’équivalent général qui est la seule objectivation possible du travail abstrait. Dans l’argent qui sert d’étalon universel des valeurs, le travail abstrait trouve sa seule manifestation possible, la condition de son existence terrestre et mondaine : c’est par ce fait que l’argent se trouve revêtir une telle puissance sociale22.

Évidemment, cette manière de voir les choses est tout à fait insatisfaisante pour nos communisateurs, tout pressés qu’ils sont d’amender la théorie de la valeur pour lui faire dire que la valeur trouverait son origine « dans la production » considérée indépendamment de l’échange. Il s’agit toujours pour eux de démontrer que le mode de production communiste, l’économie centrale planifiée, parce qu’elle fixera des normes de production, parce qu’elle obligera les travaux individuels à se conformer à des temps de travail moyens, maintiendrait en fait la valeur des produits du travail, donc leur caractère de marchandise, donc les catégories marchandes. Voyons comment ces modernisateurs vont s’y prendre pour démontrer cela.

Pour les besoins de sa démonstration, Astarian prétend partir de la conception marxiste qui affirme que le travail abstrait est la substance de la valeur.

On sait que dans le chapitre 1 du Capital, Marx se propose d’analyser le caractère double ou bifide de la marchandise. En même temps, il examine le caractère double du travail, selon qu’il soit à l’origine de la production de la valeur d’usage ou de la valeur. Cette analyse s’étend sur les quatre paragraphes qui forment l’intégralité du premier chapitre.

Dans le paragraphe 1 (« Les deux facteurs de la marchandise : valeur d’usage et valeur ») et 2 (« Le double caractère du travail représenté dans les marchandises »), Marx évoque pour la première fois ce qu’il nomme le travail abstrait ou « égal travail humain » et qu’il définit comme « substance sociale » ou encore « substance constitutive de valeur », en somme, substance de la valeur. Le travail abstrait, nous dit Marx, est donc le « côté » du travail responsable de la formation de la valeur, par opposition au côté concret du travail responsable de la formation de la valeur d’usage dans sa déterminité physico-sensible. Dans ces deux premiers paragraphes qui ouvrent le chapitre sur la marchandise, le travail abstrait est donc uniquement saisi sous une forme purement négative : il est le travail dépouillé de toute caractéristique physique ou concrète, « objectivité fantomatique », « simple gelée de travail humain indifférencié », force de travail humaine en général, et cette propriété d’être du travail abstrait posé comme travail humain en général donne aux produits du travail la propriété d’être des marchandises échangeables entre elles.

« Considérons maintenant ce résidu des produits du travail. Il n’en subsiste rien d’autre que cette même objectivité fantomatique, qu’une simple gelée de travail humain indifférencié, c’est-à-dire de dépense de force de travail humaine, indifférente à la forme dans laquelle elle est dépensée. Tout ce qui est encore visible dans ces choses, c’est que pour les produire on a dépensé de la force de travail humaine, accumulé du travail humain. C’est en tant que cristallisation de cette substance sociale (nous soulignons), qui leur est commune, qu’elles sont des valeurs : des valeurs marchandes. »23

Toujours dans le premier paragraphe, Marx, après avoir examiné le côté du travail substance de la valeur, passe à l’examen de la cause qui détermine la grandeur de valeur pour chaque marchandise :

« Une valeur d’usage ou un bien n’a donc de valeur que parce qu’en elle est objectivé ou matérialisé du temps de travail abstrait. Comment alors mesurer sa grandeur de valeur ? Par le quantum de « substance constitutive de valeur » qu’elle contient, par le quantum de travail. La quantité de travail elle-même se mesure à sa durée dans le temps, et le temps de travail possède à son tour son étalon, en l’espèce de certaines fractions du temps : l’heure, la journée, etc. »24

Juste ensuite, Marx en arrive à l’exemple fameux de l’ouvrier malhabile : la grandeur de valeur d’une marchandise déterminée n’est pas fonction du temps de travail qu’a effectivement coûté sa production dans tel procès de travail individuel, mais ne vaut qu’à la hauteur du « temps de travail socialement nécessaire » ou encore « temps de travail nécessaire en moyenne » actuellement en vigueur dans la branche.

« On pourrait croire que, si la valeur d’une marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé au cours de la production, plus un homme sera fainéant ou malhabile, plus sa marchandise aura de valeur, étant donné qu’il lui faudra d’autant plus de temps pour la fabriquer. Mais en réalité, le temps de travail qui constitue la substance des valeurs est un égal travail humain (nous soulignons), une dépense de la même force de travail humaine. La force de travail globale de la société, qui s’expose dans les valeurs du monde des marchandises, est prise ici pour une seule et même force de travail humaine, bien qu’elle soit constituée d’innombrables forces de travail individuelles. Chacune de ces forces de travail individuelles est une force de travail égale aux autres, dans la mesure où elle a le caractère d’une force de travail sociale moyenne, opère en tant que telle, et ne requiert donc dans la production d’une marchandise que le temps de travail nécessaire en moyenne, ou temps de travail socialement nécessaire. Le temps de travail socialement nécessaire est le temps de travail qu’il faut pour faire apparaître une valeur d’usage quelconque dans des conditions de production normales d’une société donnée et avec le degré social moyen d’habileté et d’intensité du travail. »25

Le passage est clair : en tant que travail abstrait, chaque force de travail individuelle ne vaut que comme force de travail égale à toutes les autres, partie de la force de travail générale de la société toute entière. Si l’on prend le travail d’un producteur particulier dans une branche, sa force de travail ne vaut elle-même que comme simple exemplaire individuel de la force de travail moyenne qui règne dans sa branche : s’il met, pour des raisons diverses, plus de temps que les autres pour produire telle marchandise, la grandeur de valeur de sa marchandise ne sera pas supérieure à celle des autres sous le prétexte qu’il y aura passé plus de temps, mais ne vaudra au contraire qu’à la hauteur du temps de travail socialement nécessaire en vigueur dans la branche pour produire une unité de produit.

Dans l’analyse qu’il réserve au concept marxiste du travail abstrait comme substance de la valeur, Astarian s’arrête à ces deux premiers paragraphes, où celui-ci se trouve dans un premier temps défini comme seule dépense de travail humain, puis dans un second temps, comme travail social égalisé, comme nous l’avons vu.

Parce que Marx commence par poser le travail abstrait comme travail humain pris dans sa généralité simple avant de le définir comme travail égalisé, Astarian prétend déceler une contradiction, ou du moins une hésitation, dans la manière qu’aurait Marx de concevoir le travail qui « produit » de la valeur. La mise en lumière de cette prétendue contradiction est tout l’objet du chapitre 2 de L’Abolition de la valeur, consacré à « La théorie marxienne de la valeur d’après le premier chapitre du Capital ».

Ainsi Astarian remarque que, dans un premier temps, Marx définit le travail abstrait comme du travail en général, c’est-à-dire comme une dépense physiologique de travail humain, indépendamment de la forme concrète dans laquelle s’accomplit cette dépense.

« Marx identifie le travail en général, la dépense de force humaine, qui est perte, et la substance proprement dite de la valeur, qui se conserve et s’accumule. Il parle alors de ce que la dépense de force humaine engendre, qui reste dans la marchandise et que l’analyse théorique marxienne révèle, à savoir le travail cristallisé, ou mort, ou gélifié, ou sublimé ; les adjectifs sont variés. Donc la dépense n’est pas que pure perte. Elle est apport de quelque chose dans la marchandise. Ce point crucial n’est absolument pas prouvé. »26

Toujours à la même page, et après avoir cité le moment où Marx définir les valeurs comme des « cristaux de cette substance sociale » qu’est le travail humain en général, Astarian dit ceci :

« On remarque au passage que la substance cristallisée est maintenant qualifiée de « sociale ». C’est une façon de rappeler que la problématique de la valeur est liée à une forme sociale spécifique. Mais cela ne nous fait pas avancer pour préciser ce qu’est la substance de la valeur. »27

Mais Astarian ne voit pas que le travail abstrait d’abord défini comme simple « travail humain en général » était un travail social dès le départ, et que la chose est tout à fait claire chez Marx. Le chapitre premier porte sur l’analyse de cette objet social qu’est la marchandise. Puisque le produit du travail ne prend la forme de marchandise qu’à l’intérieur de rapports sociaux déterminés, Marx commence par remarquer que, dans le procès d’échange, où l’on n’échange, par définition, que des valeurs d’usages différentes, les marchandises sont cependant échangées en tant qu’équivalentes ou égales du point de vue de leur qualité économique, c’est-à-dire en tant qu’on les considère, non pas comme des valeurs d’usages, mais comme des valeurs.

Parce que le procès d’échange égalise les marchandises échangées en tant qu’elles sont des valeurs, bien qu’elles soient physiquement différentes et qu’elles répondent à des systèmes de besoins différents pour les échangistes, Marx en conclut que le procès d’échange pose nécessairement comme égaux les travaux utiles particuliers nécessaires à la production de chacune des marchandises. Par conséquent, l’équivalence marchande telle qu’elle s’accomplit dans l’acte d’échange signifie nécessairement la réduction de travaux utiles particuliers en un travail homogène et abstrait, dépouillé des caractéristiques concrètes des procès de travail individuels, qui se trouvent tous réduits à une même dépense générale de force de travail. C’est ce travail humain général et égal représenté dans chaque marchandise participant à l’échange que Marx nomme précisément « travail abstrait », en se contentant de le définir pour le moment de façon strictement négative, en tant qu’il est d’abord la pure négation du travail utile dans ses déterminités matérielles et particulières.

Mais Astarian pense que la détermination du travail abstrait comme travail général social n’intervient qu’à partir du moment où Marx évoque l’égalisation des procès de travail relativement au temps de travail moyens qui règne dans les différentes branches. Après avoir cité le passage où Marx prend l’exemple du travail malhabile, Astarian déclare :

« On a donc ici une nouvelle approche de la substance de la valeur, alors qu’on croyait le problème réglé. Or cette nouvelle approche est sensiblement différente de la première. Dans la première, ce qui forme la substance de la valeur c’est la « dépense de force humaine », dans un sens physiologique nettement affirmé. Dans la seconde approche, l’accent est mis sur le travail comme ensemble social, et les moyennes que cet ensemble permet de faire supposent toutes sortes de processus sociaux qui n’ont rien à voir avec la dépense de force humaine. »28

Et Astarian continue :

« J’appelle approche naturaliste le premier point de vue sur la substance de la valeur et approche sociale la deuxième. Anticipant sur la suite, je dis que Marx a une vision essentiellement naturaliste de la substance de la valeur […] »29

Astarian croyait « le problème réglé » sous le prétexte que Marx avait précédemment défini le côté du travail responsable de la formation de la valeur (et distinct du coté du travail responsable de la formation de la valeur d’usage) comme simple « travail humain indifférencié », « simple dépense de travail », sans voir qu’il ne se s’agissait que de distinguer le travail abstrait du travail concret. Mais ce qu’Astarian prend pour une contradiction entre une définition physiologique et une définition sociale du travail abstrait, ce qu’il prend pour l’introduction soudaine d’une « nouvelle approche de la substance de la valeur », n’est en réalité qu’une progression dans le mouvement définitoire que déploie Marx. A la fin des deux premiers paragraphes, le travail abstrait substance de la valeur des marchandises est correctement posé comme travail humain en général égalisé, c’est-à-dire tel que les dépenses de travail en général s’égalisent dans le rapport marchand, où les marchandises s’équivalent dans des proportions déterminées en fonction de leur grandeur de valeur. Et le passage sur le travail égalisé de l’ouvrier malhabile n’est en rien une contradiction, mais bien plutôt la conséquence logique et naturelle de la définition du travail abstrait défini comme travail humain général, lequel est dès le départ posé par Marx dans le contexte du rapport d’une marchandise à une autre, et qui est donc pour cette raison déjà du travail social.

Parce qu’il prétend voir dans ces deux mouvements une contradiction, Astarian dit que la définition du travail abstrait chez Marx n’est pas claire, parce que celui-ci se trouverait défini comme dépense énergétique dans un premier temps, puis comme moyenne de temps de travail dans un second temps. En même temps qu’Astarian affirme que ce qu’il nomme l’« approche sociale » de la substance de la valeur a sa préférence, il prétend que Marx n’aurait cependant pas suffisamment travaillé dans ce sens :

« Ainsi que nous le verrons, l’approche « sociale » de la question de la valeur et du travail abstrait est celle qui est la plus féconde. Cependant, nous voyons (sic!) que Marx l’exploite peu. »30

Le travail abstrait serait donc chez Marx un concept relativement indéterminé et défini contradictoirement. C’est d’ailleurs cette même « contradiction » qui lui permet de prétendre enrichir ou mettre à jour la théorie de la valeur de Marx, sous le prétexte que la détermination du travail abstrait comme substance de la valeur resterait à faire. Ce serait donc aux « auteurs ultérieurs », dont il fait bien entendu partie, que reviendrait le traitement de cette difficile question.

« … le terme, et le concept [de travail abstrait], ne demandaient pas pour Marx une attention particulière. Pour lui, parler de travail en général, de travail indifférencié, était alors suffisant pour définir la substance de la valeur. Ce n’est que chez les auteurs ultérieurs que le terme de travail abstrait est devenu un concept important, et un problème théorique lancinant… »31

Alors même qu’il conclut sur un tel caractère indéterminé du concept de travail abstrait chez Marx, on remarque qu’Astarian est loin d’être arrivé jusqu’au bout du premier chapitre. Il évoque cependant à peine le paragraphe 2 sur la double nature du travail mais pour conclure qu’elle n’apporte pas grand-chose, Marx y restant prisonnier, toujours selon lui, d’une conception physiologique du travail substance de la valeur.

« La deuxième partie du chapitre, consacré au « double caractère du travail », ne comporte pas l’approche sociale mais revient sur l’acception physiologique du travail substance de la valeur. Dans cette partie, Marx évoque bien le travail de la société toute entière et sa division, mais il ne le fait qu’en passant, et pour arriver au marché. »

Ainsi donc, Astarian nous dit que Marx ne nous parle du travail abstrait dans le paragraphe 2 qu’en un sens « physiologique », mais il se plaint dans le même temps que ce travail abstrait soit uniquement conçu comme travail cristallisé dans les objets de l’échange marchand ; autant dire qu’Astarian affirme une chose et son contraire.

Astarian conclut enfin en réaffirmant le caractère indéterminé « socialement » du travail abstrait tel qu’il le trouve chez Marx  :

« Essayons de conclure sur la question du travail abstrait. Toute la problématique marxienne est compliquée par le fait que Marx affirme que le travail est la source de la valeur et qu’il considère en même temps que le travail est neutre, simple créateur d’une richesse qui se trouve être valeur dans les conditions de la production marchande. Partant à la recherche de ce qu’ont en commun le travail du bottier et celui du menuisier, il trouve la dépense de force humaine. Il a raison, sauf que cette dépense caractérise aussi (entre autres) le travail dans la société socialiste, qui lui ne crée pas de valeur, par définition. Face à cette difficulté (sic !), il amorce donc un mouvement où la généralité de la force humaine doit être surdéterminée par les conditions sociales pour devenir travail abstrait. Mais, ainsi qu’on l’a vu, cela revient à un raisonnement tautologique, de sorte que l’on finit par identifier travail abstrait et dépense de force humaine. »32

Remarquons tout de même que Marx, lorsqu’il analyse la marchandise dans le chapitre 1, ne cherche pas du tout « ce qu’on en commun le travail du bottier et celui du menuisier », contrairement à ce qu’affirme Astarian. Cela est bien évidemment un grossier contresens. Une telle question n’aurait d’ailleurs absolument aucun intérêt. Marx ne cherche nullement à démontrer l’évidence plate que le travail du bottier et celui du menuisier sont dans les deux cas du travail en général, mais il se demande ce qu’on en commun des marchandises qui s’échangent entre elles comme valeurs équivalentes. Par là, Marx est du même coup amené à spécifier le concept de travail abstrait, entendu comme travail humain égal représenté par les marchandises en question. Ce travail abstrait, il le définit, nous l’avons vu, comme « substance de la valeur » et « mesure immanente » de la grandeur de celle-ci. Ce n’est pas parce que Marx commence par dire que le travail abstrait, en tant qu’il est abstrait et en tant qu’il est négation du travail concret, est du travail humain en général qu’il affirme pour autant que le travail abstrait et le travail en général sont une seule et même chose ou que le travail en général « est » du travail abstrait.

Le travail abstrait est la forme historiquement déterminée que prend le travail socialement égalisé dans des conditions sociales spécifiques, c’est-à-dire la forme sociale que revêtent les dépenses de travail cristallisées dans les marchandises dès lors que ces marchandises doivent se valider socialement dans le procès d’échange. Cette confusion a fait dire à certains commentateurs que le travail abstrait chez Marx n’était rien d’autre que du travail en général, ce qui est une définition nécessairement insuffisante : le travail abstrait désigne tout au contraire le travail humain en général tel qu’il se trouve égalisé dans le rapport d’échange, lorsque la vente effective exprime la valeur d’échange d’une marchandise dans le corps d’une autre ou dans l’équivalent général qu’est l’argent. Dire que le travail abstrait serait équivalent au travail humain en général signifierait que le travail abstrait, pourtant posé comme substance de la valeur, serait une forme anhistorique du travail, alors qu’il est bien plutôt la forme sociale que prend le travail en contexte marchand.

Cette dimension historique de la forme abstraite du travail est confirmée par le fait que le concept de travail abstrait a été indiqué par Marx comme étant au cœur de son innovation théorique33. On se demande pourquoi il aurait mis l’accent sur ce fait si ce terme désignait seulement le travail en général, ou travail sans phrase, dont il attribuait d’ailleurs la paternité à Adam Smith34. Ensuite, dans le cas où « travail abstrait » désignerait seulement le travail en général, alors le travail abstrait serait une simple idée générale (le travail abstraction faite de ses formes concrètes individuelles), or, Marx précise bien que le « travail abstrait » n’est pas une « abstraction de pensée » ; mais une « abstraction concrète », chose de pensée qui n’existe pas matériellement mais qu’il désigne comme « substance sociale » de la valeur, ou encore « côté du travail », qui, dans la société marchande, est responsable de la formation de valeur, par opposition à l’aspect concret du travail qui est à l’origine de la valeur d’usage dans n’importe quelle société. La mise à égalité des différents travaux concrets telle qu’elle se manifeste dans le rapport d’échange entre marchandises individuelles (1 toile = 2 habits) puis entre les marchandises individuelles et l’équivalent universel qu’est l’argent (donc dans le rapport monétaire) ne se réalise par définition que dans l’échange marchand. Cette égalisation des différents travaux à une substance commune, le travail abstrait, n’a rien de naturelle mais se présente un fait naturel, en plus de posséder une puissance réelle. Le travail abstrait est bien cette abstraction réelle, abstraction qui se présente elle-même comme fétiche, produit humain devenu puissance étrangère : le travail concret, les travaux individuels de ceux qui participent au procès de production social, se trouvent nécessairement soumis à la domination de cette abstraction, obligés de respecter le mouvement de cette abstraction, c’est-à-dire l’évolution sans cesse changeante du rapport simultané d’équivalence entre chaque marchandises et donc des exigences de valorisation du capital, telle que cette évolution se manifeste dans les rapports entre telle marchandise particulière et sa valeur monétaire. Abstraction réelle, et non abstraction de pensée (comme c’est le cas dans le « travail en général » ou « travail sans phrase »), cette abstraction qu’est le « travail abstrait » « substance sociale » de la valeur s’autonomise vis-à-vis de la volonté propre de tous les acteurs de la production, travailleurs comme capitalistes, en même temps qu’elle échappe à la volonté de toute organisation centrale.

« A vrai dire, dans l’histoire passée, c’est aussi un fait parfaitement empirique qu’avec l’extension de l’activité au plan de l’histoire universelle, les individus ont été de plus en plus asservis à une puissance qui leur est étrangère, une puissance qui est devenue de plus en plus massive et se révèle en dernière instance être le marché mondial (Marx souligne).»35

Cette incapacité à comprendre que le « travail abstrait » chez Marx n’est pas autre chose que du travail humain en général mais tel que celui-ci se trouve immédiatement égalisé dans l’échange marchand, c’est-à-dire qu’il n’est pas autre chose que du travail social égal, conduit logiquement Astarian à penser que l’échange entre marchandises se déroule par comparaison subjective des « temps de travail socialement nécessaire » à la production de telle ou telle marchandise.

Astarian pense que la grandeur de valeur se mesure en temps de travail. Il ne comprend pas que la détermination de la quantité de travail abstrait représentée par une marchandise s’opère dans le rapport de cette marchandise à une autre, et que c’est seulement dans le rapport marchand que s’exprime le temps de travail socialement nécessaire à la production d’une marchandise, non sous forme de temps de travail, mais bien sous forme d’équivalence avec une autre valeur d’usage lui servant d’équivalent pour manifester sa propre grandeur de valeur. Par conséquent, ce temps de travail moyen serait déterminé tant bien que mal par les acheteurs et les vendeurs, lesquels compareraient en quelque sorte les différentes marchandises à l’aune d’un tel temps moyen. Qu’Astarian raisonne ainsi et qu’il ne voit pas du tout le problème à affirmer ceci, ressort notamment de ce passage, lorsqu’il prétend analyser ce que dit Marx à propos des temps moyen qui règnent dans les différentes branches.

« La mesure de la grandeur de valeur d’une marchandise par le temps de travail socialement nécessaire ne pose pas de problème du moins une fois qu’on a admis que le travail dont la durée est ainsi mesurée est le travail abstrait, quelle que soit la définition. »36

Donc, une telle mesure des grandeurs de valeur selon leur temps de travail socialement nécessaire ne pose pas de problème, même si l’on ne sait pas du tout ce que signifie un tel temps moyen, et qu’on ne sait pas quelle est la définition exacte du « travail abstrait », comme l’avoue Astarian. En clair, selon notre communisateur, on peut faire une mesure sans que l’on sache à quoi correspond l’étalon !

En fait, Astarian « règle » facilement la question en prétendant que la quantité de travail abstrait qui constitue la grandeur de valeur d’une marchandise correspondrait au temps moyen en vigueur dans la branche de production correspondante. Puisque les marchandises s’échangent selon leur valeur, nous dit Marx, Astarian en conclut à tort que, pour une marchandise dont le temps de travail socialement nécessaire a été estimé (par qui?) à, disons une 1 heure dans sa branche, alors son possesseur ne peut chercher qu’à l’échanger contre une autre marchandise à la grandeur de valeur égale, c’est-à-dire, dire, une marchandise dont « on » considère qu’elle aurait nécessité un temps de travail moyen égal.

Autrement dit, dans une telle conception, l’égalisation des procès de travail et des travaux utiles n’est pas le fait de l’échange marchand en lui-même, mais le fait des acteurs, qui cherchent à échanger des marchandises dans des proportions correspondant aux temps de travail moyens de leur branche. Car pour qu’ils puissent effectuer un tel échange, il est évident que les temps de travail moyens pour la production de chaque marchandise doivent être connus, puisque c’est, nous dit-on, ainsi que l’on mesure les grandeurs de valeur de chaque marchandise à échanger ! Mais pour qu’un tel échange équivalent ait lieu, il faut bien que les deux participants à l’échange comparent subjectivement les temps de travail moyens de leur marchandise, pour être sûrs de ne pas être lésés dans l’échange.

C’est ce que dit clairement Astarian ici :

« Car la valeur socialement reconnue d’une marchandise est une moyenne, établie par de nombreux échanges de la même marchandise. C’est sur cette base que la société des producteurs privés connaît (nous soulignons) ce qu’est le temps de travail socialement nécessaire à la production de cette marchandise. »37

Lorsqu’Astarian affirme premièrement que « la valeur [et non pas la grandeur de valeur comme il conviendrait de dire] socialement reconnue d’une marchandise est une moyenne », nous nous demandons évidemment : une moyenne de quoi ? Il apparaît clairement qu’Astarian identifie la grandeur de valeur d’une marchandise à une moyenne de temps, comme l’indique la suite de sa phrase : «  C’est sur [la base de cette moyenne] que la société des producteurs privés connaît ce qu’est le temps de travail socialement nécessaire à la production de cette marchandise. »

Dauvé partage la même conception ; la « valeur » d’une marchandise, c’est pour lui le temps de travail moyen dépensé dans la production de cette marchandise, et les échanges se font en échangeant des marchandises dont « on » estime (parce qu’« on » l’a mesuré!) qu’elles ont coûté des temps de travail moyens équivalents.

« Aujourd’hui, on n’a de cesse de mesurer les objets entre eux, on les compare et échange (nous soulignons) selon le temps de travail moyen qu’ils incorporent ou sont censés incorporer […] . »38

Mais lorsque Marx pose que 20 m de toile = 1 habit, lorsqu’il dit que le travail cristallisé dans chacun de ces produits est égal, qu’il appelle cette substance égale travail abstrait, ou travail social égal, il est évident qu’il ne pense pas à un tel temps moyen mesuré en tant que tel, qui est d’ailleurs sans cesse changeant, qui se modifie d’un cycle de production à un autre, et que nul ne saurait connaître à l’avance, étant donné que, compte tenu de la concurrence que se livrent les capitalistes, les niveaux moyens de productivité sont nécessairement soumis à un bouleversement continuel.

On voit d’ailleurs que Dauvé et Astarian sont en réalité conscients du problème, problème qu’ils ne peuvent évacuer qu’en laissant entendre que cette relation d’équivalence se ferait en fait de manière approximative. Ce malaise se perçoit aisément dans cette partie de la phrase suivante d’Astarian :

« C’est sur cette base que la société des producteurs privés connaît ce qu’est le temps de travail socialement nécessaire à la production de cette marchandise. Peut-être vaudrait-il mieux dire qu’ils croient le connaître (nous soulignons), car il change continuellement. »39

De même, pour Dauvé, comme on l’a vu dans ce passage déjà cité :

« Aujourd’hui, on n’a de cesse de mesurer les objets entre eux, on les compare et échange selon le temps de travail moyen qu’ils incorporent ou sont censés incorporer (nous soulignons) […] »40

Ainsi donc, pour Dauvé comme pour Astarian, les gens échangent selon « le temps de travail moyen qu’ils incorporent ou sont censés incorporer » ! Mais personne, pas même le plus ignoble des capitalistes, ne compare des marchandises selon leur temps de travail moyen ! Par contre, tout le monde les mesure, non en temps de travail, mais en prix ! Et la situation est même plus grave que la simple mesure approximative des valeurs par les producteurs, puisque selon Dauvé, le fait que les capitalistes soient incapables dans les faits de quantifier les « temps de travail moyens » individuels va jusqu’à constituer, selon lui, une anomalie, qui entraverait le bon fonctionnement de l’accumulation. Au terme d’un passage très confus où il évoque le fragment sur les machines dans les Grundrisse, Dauvé dit en effet ceci :

« En d’autres termes, à partir du moment où il est impossible d’identifier l’apport personnel du travailleur individuel à la création de richesse, la valeur (c’est-à-dire la régulation de la production et de la répartition des biens par le temps de travail nécessaire social moyen) devient incompatible avec l’expansion de la production, et absurde à l’intérieur même du capitalisme. »41

Ce passage montre à quel point est grande l’incompréhension de Dauvé, qui pense que chaque capitaliste a les yeux rivés sur la grandeur de valeur « créée » par chacun de ses travailleurs, qu’il organise le procès de travail relativement à l’« apport personnel » de chacun et que, dans l’impossibilité actuelle de déterminer les temps moyens de chaque procès de travail (compte tenu de la complexité de la production, de l’influence des changements de la productivité sociale pour la production de tel ou tel intrant ou de tel moyen de travail), l’existence de la forme valeur « devient incompatible avec l’expansion de la production » capitaliste, quoi que cela veuille dire42.

La valeur serait donc une somme de travail moyen que le capitaliste compterait et par laquelle il déduirait, plus ou moins approximativement, que telle marchandise vaut tant, parce qu’il serait capable de la mesurer avec le « temps moyen » de production qui règne actuellement dans sa branche. Autrement dit, elle serait le résultat d’une évaluation subjective, qui en plus d’être subjective est « approximative ». Il est évident qu’une telle conception de l’échange marchand n’a rien de marxiste, puisque chez Marx, l’équivalence marchande n’est en rien un produit de l’estimation subjective de chacun mais est un processus d’égalisation des travaux et des temps de travail effectué par le marché, autrement dit, un processus qui se déroule indépendamment des hommes et même dans le dos des hommes. Dans sa conception subjective de l’établissement de l’équivalence marchande, Dauvé va jusqu’à soutenir qu’il fut un temps où l’on échangeait des marchandises qui n’étaient pas équivalentes (comprendre : qui n’avaient pas nécessité de chaque côté un « temps de travail moyen » égal), mais que, chemin faisant, la « loi de la valeur » (?) a peu à peu fait en sorte que les marchandises s’échangent selon leur « temps de travail moyen », d’autant que l’invention de la monnaie fut un moyen commode (pourquoi?) de compter de tels temps de travail égaux.

« Il a fallu des millénaires avant d’aboutir à un échange d’équivalents (souligné par Dauvé), c’est-à-dire selon l’estimation plus ou moins rigoureuse du temps de travail nécessaire (nous soulignons), et que « la loi de la valeur » vienne égaliser les travaux privés. De plus, « l’argent », le fait de compter en termes de valeur et de produire et de faire circuler les biens selon un échange d’équivalents, précède lui-même la monnaie au sens où nous la connaissons : des instruments réservés uniquement à cette fonction (et non servant aussi à d’autres usages, courants ou rituels). »43

Il est clair que Dauvé régresse vers une conception de la valeur-travail smithienne absolument pré-marxiste, tout en soutenant ce que même Smith44 ne pouvait logiquement pas soutenir, compte tenu de la complexité évidente de n’importe quel procès de travail moderne. Car qu’un capitaliste soit soucieux de sa productivité, et en particulier de la productivité de la force de travail qu’il achète et qu’il fait trimer, ne veut pas dire qu’il envisage son procès de valorisation sous la forme d’une comptabilité d’unités de temps « moyen », pas plus qu’il mesure la valeur des marchandises en temps de travail moyens (et encore moins qu’il envisage la rémunération de chacun en fonction de tels temps)45. Cette confusion est d’autant plus incompréhensible que Dauvé semble être conscient de ce fait le plus élémentaire :

« En fait(sic!), on ne peut réellement réduire le travail à du temps, car le temps de travail, par définition moyenne sociale, n’est pas calculable pour chaque tâche ou chaque objet. Le salaire de l’ouvrier sur sa machine sera le prix d’un travail dont il serait impossible de calculer la valeur, la contribution spécifique de cet ouvrier à l’ensemble de la valeur créée dans l’entreprise. La monnaie a beau être du travail cristallisé, elle n’existe comme instrument de circulation des biens que dans la mesure où les marchandises renvoient les unes aux autre, et non par le calcul exact de la quantité de travail dont chacune est porteuse. Un pain particulier et une théière particulière sont comparables en poids, non par les deux dépenses d’énergie spécifiques nécessaires pour produire ce pain et cette théière. Quoi qu’ait pu croire Taylor, aucune méthode scientifique ne quantifiera jamais l’apport de valeur nouvelle d’un travail particulier dans un atelier ou dans un bureau. »46

Et ici :

« Tout ce que connaît le bourgeois, et qu’il compte, ce sont les prix, d’abord les salaires et les profits, et bien qu’ils parlent de valeur et de création de valeur, les économistes considèrent volontiers comme spéculation métaphysique « la valeur » dont nous traitons ici. »47

C’est tout à fait juste. Mais pourquoi Dauvé ne voit-il pas que cela annule l’ensemble de tout ce qu’il vient de dire, et sape même les fondements de sa propre théorie de la valeur qui voyait dans le « travail abstrait » un « temps de travail moyen » que l’on mesure subjectivement pour comparer les marchandises entre elles ? Comment ne voit-il pas que cela contredit même son idée selon laquelle aujourd’hui, sous le capitalisme, on échangerait des équivalents, contrairement à ce qu’il se passait « avant » (« Il a fallu des millénaires avant d’aboutir à un échange d’équivalents […] ») ?

Car le capitaliste n’a « en fait », comme dit Dauvé, pas besoin d’avoir en tête la somme des temps de travail moyens égalisés nécessaires à la production de sa marchandise, ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il n’est pas soucieux de la productivité de ses machines et de ses travailleurs dont il compte bien rentabiliser l’achat au mieux. Mais ce fait ne signifie pas qu’il calcule la valeur de ses marchandises en « temps moyen » : notre capitaliste s’intéresse avant tout au prix de revient et de vente de sa marchandise qu’il tente d’écouler sur le marché, c’est-à-dire qu’il n’a sous les yeux que les prix, qui sont les seules interfaces entre son corps profane et la sphère divine des échanges marchands, et qui seuls lui murmurent ce qu’il se passe dans le monde éthéré de l’équivalence marchande.

Le contresens d’Astarian, de Dauvé et de l’intégralité du courant communisateur sur la question de la mesure des valeurs, et donc, sur la question du travail abstrait substance de la valeur vient de ceci. Marx ne dit en fait pas que la grandeur de valeur d’une marchandise se mesure ou encore s’exprime en temps de travail, même défini comme temps de travail moyen. Marx dit que la grandeur de valeur d’une marchandise est fonction de son temps de travail socialement nécessaire, et qu’elle dépend des modifications de la productivité du travail48. Ou encore que le temps de travail est la « mesure immanente » de la valeur. Mais cela ne signifie nullement que la grandeur de valeur des marchandises s’exprime ou se mesure extérieurement en temps de travail contrairement à ce qu’affirment partout les communisateurs.

On pourrait multiplier les citations. Ainsi Astarian affirme :

« La question est de savoir comment on mesure la valeur. La réponse est : (Astarian cite Marx) « Par le quantum de substance « créatrice de valeur » contenue en lui, du travail. » »49

Astarian peut s’appuyer effectivement sur un passage pour le moins ambigu de Marx au début du chapitre 1, dans le premier paragraphe consacré aux deux facteurs de la marchandise :

« Une valeur d’usage ou un bien n’a donc une valeur que parce qu’en elle est objectivé ou matérialisé du travail humain abstrait. Comment alors mesurer la grandeur de sa valeur ? Par le quantum de « substance constitutive de valeur » qu’elle contient, par le quantum de travail. La quantité de travail elle-même se mesure à sa durée dans le temps, et le temps de travail possède à son tour son étalon, en l’espèce de certaines fractions du temps : l’heure, la journée, etc. »50

Si l’on n’y prend pas garde, il est évident que ce passage peut avoir des conséquences absolument désastreuses, dont Astarian n’est pas le premier à faire les frais. Un tel passage laisse en effet entendre que, selon Marx, les grandeurs de valeur s’exprimeraient ou se mesureraient effectivement en temps de travail moyens, et que c’est à l’aide d’étalon de temps que l’on serait capable d’estimer la grandeur de valeur de chaque marchandise. Mais dans le quatrième paragraphe, qui traite du fétichisme de la marchandise tel qu’il découle nécessairement de la forme valeur du produit du travail, cette idée est évidemment contredite par Marx de manière on ne peut plus claire. En évoquant l’économie politique classique dans le paragraphe consacré au fétichisme de la marchandise, Marx dit ceci :

« L’économie politique classique a certes analysé, bien qu’imparfaitement, la valeur et la grandeur de valeur, et a découvert le contenu caché sous ces formes. Mais elle n’a jamais posé ne serait-ce que la simple question de savoir pourquoi ce contenu-ci prend cette forme-là, et donc pourquoi le travail se représente dans la valeur et pourquoi la mesure du travail par sa durée se représente dans la grandeur de valeur du produit du travail. »51

Autrement dit, l’économie politique classique a compris que la mesure immanente de la valeur résidait dans le temps de travail socialement nécessaire. C’est cette proposition que reprend Marx, on l’a vu, dans la citation du premier paragraphe que nous avons reproduite plus haut. Mais l’économie politique classique n’a par contre pas compris que la mesure extrinsèque de la grandeur de valeur ne pouvait pas se faire en temps de travail, mais que ce fameux temps de travail socialement nécessaire ne pouvait en réalité que se manifester dans la grandeur de valeur de la marchandise en question52.

Pour ne laisser aucun doute, voici un autre passage du même quatrième paragraphe où Marx dit exactement la même chose (et nous verrons que telle fut également sa position dans les Manuscrits de 1857-1858 et dans la Contribution de 1859) :

« La mesure de la dépense de force de travail humaine par sa durée prend la forme de grandeur de valeur des produits du travail. »53

Donc on ne peut pas mesurer la grandeur de valeur en temps de travail, mais c’est la mesure de la durée du temps de travail socialement nécessaire qui ne peut s’objectiver que dans la grandeur de valeur, c’est-à-dire dans le rapport d’équivalence entre une marchandise et une autre, entre la marchandise qui cherche à exprimer sa grandeur de valeur dans le corps de la valeur d’usage qui lui fait face54. Mais c’est pourtant l’interprétation littérale du passage du premier paragraphe qu’Astarian a en tête, lorsqu’il croit légitimement affirmer que la grandeur de valeur des diverses marchandises se mesure ou s’exprime phénoménalement en temps de travail moyen.

Et pour justifier une telle conception, Astarian tente de s’appuyer sur le passage du premier paragraphe qui suit immédiatement la définition de la mesure immanente de la valeur, et où Marx définit le temps de travail socialement nécessaire comme le temps qu’il faut en moyenne dans une société ou dans une branche pour produire une marchandise en question, et où il introduit l’exemple de l’ouvrier malhabile.

Citons le passage en question du Capital :

« Le temps de travail socialement nécessaire est le temps de travail qu’il faut pour faire apparaître une valeur d’usage quelconque dans des conditions de production normales d’une société donnée et avec le degré social moyen d’habileté et d’intensité du travail. »55

Posons que le temps de travail qui règne dans une branche déterminée, consacrée à la production d’un type de marchandise particulier, est de, par exemple, 1 heure. Mais lorsque l’on a dit ça, on n’a en fait rien dit sur la grandeur de valeur de la marchandise en question, disons l’habit. On a juste dit ceci : compte tenu du niveau moyen de productivité qui règne dans la branche, il faut 1 heure de travail en moyenne pour produire un habit, qui sera échangé dans des proportions déterminées avec d’autres marchandises. Et la proportion dans laquelle un habit s’échange avec toutes les autres marchandises correspond précisément à sa grandeur de valeur, dans lequel le travail abstrait représenté par l’habit s’égalise en proportion avec le travail dépensé pour la production des autres marchandises. Pour le dire autrement : une marchandise n’exprime sa grandeur de valeur qu’à partir du moment où elle établit simultanément sa relation d’équivalence dans le corps de toutes les autres, qu’elle égalise le temps de travail qu’a nécessité sa production particulière avec le travail nécessaire à la production de toutes les autres prises individuellement. C’est pour cette raison que Marx passe dans le paragraphe 3 à l’examen des formes de la valeur, que n’examine absolument pas Astarian, et qui aboutit, comme chacun sait, à l’élection d’une marchandise particulière au rang d’équivalent général, c’est-à-dire à l’argent. Cette marchandise devenue marchandise « royale », qui s’abolit du même coup comme marchandise, n’a plus pour rôle que d’exprimer la grandeur de valeur de toutes les autres dans sa valeur d’usage propre : elle est valeur d’usage sans valeur d’échange (on ne parle pas encore de la monnaie de crédit, qui, elle, a une valeur), dont la seule fonction d’usage est d’exprimer la grandeur de valeur de l’ensemble du « monde des marchandises. »
Pour le dire encore autrement, cela signifie que la forme générale qu’est l’argent n’est pas une forme de la valeur parmi d’autres mais qu’elle est la véritable forme de la valeur, la forme de la valeur entièrement développée, précisément parce que la forme simple de la valeur (où deux marchandises seulement se faisaient face) est proprement incapable d’exprimer correctement la valeur d’échange d’une marchandise, qui n’est pas à proprement parler à ce stade une valeur. C’est ce que ne comprennent pas Astarian ni Dauvé, qui pensent que dès lors qu’on a pris la forme simple de la valeur, marchandise individuelle contre marchandise individuelle, on a tout dit sur la détermination de la grandeur de valeur, et c’est pour quoi ils échouent à saisir le rôle de l’argent et le sens de la théorie marxiste de l’argent, qui est l’aboutissement de la théorie de la forme valeur. Que la forme simple de la valeur soit insuffisante pour parler de formation des valeurs, c’est ce qu’affirme Marx dans le Capital dès l’examen de la forme simple de la valeur, qu’il appelle également la forme « accidentelle ». C’est ce qu’il affirme encore dans les Théories sur la plus value :

« D’ailleurs s’il n’y avait que deux produits, le produit ne deviendrait jamais marchandise, donc la valeur d’échange de la marchandise ne pourrait non plus jamais se développer. »56

Tant que l’on reste au stade de la forme simple de la valeur, chaque marchandise est incapable d’exprimer sa grandeur de valeur : elle ne le peut qu’à condition de s’égaliser simultanément avec toutes les autres, c’est-à-dire de manifester immédiatement le temps de travail socialement nécessaire à sa production que parce qu’elle se confronte avec celui de toutes les autres. Or, cela n’est rendu possible qu’à condition qu’existe au préalable une « marchandise » érigée au rang d’équivalent général, c’est-à-dire l’argent. Pour cette raison, Marx fait de l’argent la condition nécessaire de toute économie marchande, où les échanges mettent en scène des valeurs ou des marchandises. Pour être valeurs, les produits des travaux privés doivent nécessairement se comparer et se mesurer entre elles simultanément, et la chose n’est rendue possible que par l’existence d’un étalon extérieur à elles, qui leur sert de moyen d’expression de valeur. Dans le livre II du Capital, Marx affirme en effet explicitement :

« … l’économie monétaire est commune à toutes les productions marchandes et le produit apparaît comme marchandise dans les organismes les plus divers de la production sociale. »57

Par conséquent, il est tout à fait faux de prétendre, comme le fait Dauvé, que les marchandises s’échangeaient primitivement selon leur grandeur de valeur exprimée en travail moyen, et que l’argent serait venu après coup comme pour « fluidifier » cet échange et permettre une meilleure mesure des temps de travail. On a vu en quoi Dauvé ne parvenait pas à expliquer comment l’argent aurait été capable de mieux mesurer ces « temps de travail », et qu’il ne pouvait tenter de noyer le problème qu’en étant le plus flou et évasif possible. En posant une telle origine de l’argent, en le réduisant à une astucieuse invention, Dauvé rejoint les pires platitudes de l’économie politique bourgeoise, alors qu’il convient en fait de voir que l’équivalent général découle nécessairement des conditions de circulation des différentes marchandises, comme le fait Marx dans le paragraphe consacré au développement des formes de la valeur.
Ainsi donc, c’est l’apparition de l’équivalent général sous la forme d’argent, rendue possible par la décision de l’État, qui rend possible l’échange marchand à proprement parler, le caractère de marchandise et de valeur des produits du travail, caractère que ceux-là ne possédaient pas encore dans le troc, étant donné que les produits échangés y étaient encore considérés essentiellement sous l’aspect de leur utilité et non de leur valeur d’échange58. Mais Dauvé ne peut s’imaginer une telle chose que parce qu’il considère que les grandeurs de valeur sont dans la pratique mesurées en temps de travail, et que cette mesure de leur temps de travail est une mesure subjective qui s’accomplit dans la tête des participants à l’échange, vendeurs comme acheteurs. Et nous avons vu en quoi cette confusion était partagée en tous points par Astarian.
Or, s’il est clair que travail abstrait est substance de la valeur, la grandeur de valeur d’une marchandise ne s’exprime en fait nullement en temps de travail moyens, mais uniquement dans le rapport monétaire, ou encore dans le rapport d’une marchandise particulière avec l’équivalent général, c’est-à-dire dans son prix. La conception communisatrice consistant à dire que la grandeur de valeur se mesure en temps de travail est donc à mille lieux de la conception marxiste, qui a toujours été claire sur ce point : la grandeur de valeur, ou la mesure immanente des marchandises en temps de travail social, ne saurait s’exprimer directement sous la forme de temps de travail, mais bien en monnaie.

Voici ce que Marx affirme dans les Grundrisse :

« … la valeur (valeur d’échange réelle) de toutes les marchandises […] est déterminée par leurs coûts de production, en d’autres termes, par le temps de travail requis pour leur production. Le prix est cette valeur d’échange qui est leur, exprimée en argent. »59

Voici ce qu’il affirme dans la Contribution :

« C’est parce que toutes les marchandises mesurent leurs valeurs d’échange en or, dans la proportion selon laquelle une quantité déterminée d’or et une quantité déterminée de marchandises contiennent autant de temps de travail, que l’or devient mesure des valeurs. »60

Voilà ce qu’il affirme encore, partout et toujours, dans le Capital, comme il est dit, par exemple, dans ce passage du début du chapitre sur la monnaie :

« Ce n’est pas la monnaie qui rend les marchandises commensurables : au contraire. C’est parce que les marchandises en tant que valeurs sont du travail matérialisé, et par suite commensurables entre elles, qu’elles peuvent mesurer toutes ensemble leurs valeurs dans une marchandise spéciale, et transformer cette dernière en monnaie, c’est-à-dire en faire leur mesure commune. Mais la mesure des valeurs par la monnaie est la forme que doit nécessairement revêtir leur mesure immanente, la durée de travail. »61

Que la grandeur de valeur ne puisse s’exprimer en temps de travail, même moyen, c’est tout à fait clair pour Marx, et ce fait caractérise précisément ce qui distingue sa théorie de la forme valeur des théories antérieures ou des autres théories socialistes rivales. C’est ce qui lui fait, par exemple, protester contre l’idée fausse selon laquelle on pourrait exprimer directement la valeur d’échange des marchandises (donc en contexte marchand où les produits du travail ont une forme valeur) en heures de travail, via des bons de travail indiquant des unités de temps. La chose est particulièrement claire dans la première partie des Grundrisse, qui s’ouvre sur le « Chapitre de l’argent » et qui commence par une attaque en règle des conceptions du proudhonnien Alfred Darimon, partisan d’une telle « monnaie-travail ».

Que dit Marx de ces proudhoniens ? Précisément que ceux-ci ne parviennent pas à saisir, tout comme nos modernes communisateurs, que la substance de la valeur, la durée de travail, ne peut pas être en même temps l’instrument de la mesure de leur grandeur de valeur. Autrement dit, qu’ils n’arrivent pas à saisir que la valeur et le prix sont deux formes qui s’opposent nécessairement bien que la première ne puisse s’exprimer que dans la seconde. C’est ce que Marx affirme également dans la Contribution, lorsqu’il se trouve effectuer la critique des conceptions de J. Gray, lui aussi partisan du remplacement de la monnaie par des bons de travail en contexte marchand :

« Le temps de travail étant la mesure immanente des valeurs, pourquoi une autre mesure extérieure à côté d’elle ? Pourquoi la valeur d’échange évolue-t-elle en prix ? Pourquoi toutes les marchandises évaluent-elles leurs valeurs dans une marchandise exclusive, qui est ainsi transformée en mode d’existence de la valeur d’échange, en argent ? Tel était le problème qu’avait à résoudre Gray. »62

Le problème est donc clair pour Marx : il faut comprendre pourquoi l’expression de la valeur d’une marchandise déterminée ne peut se manifester que dans son rapport avec un temps de travail objectivé, c’est-à-dire dans son rapport avec une autre marchandise lui servant de forme équivalent et dans laquelle elle puisse exprimer sa valeur d’échange, chose qu’il est impossible de faire directement dans la mesure directe en temps de travail.

« La difficulté ne consiste pas à comprendre que la monnaie est marchandise, mais à savoir comment et pourquoi une marchandise devient monnaie. »63

Autrement dit, il s’agit de savoir pourquoi la circulation des marchandises doit entraîner nécessairement la formation de l’argent, et ce fait explique pourquoi il est impossible « d’abolir l’argent lui-même tant que la valeur d’échange reste la forme sociale des produits » (Grundrisse) contrairement à ce qu’affirment les platitudes proudhoniennes. Pourquoi la valeur d’échange ne peut-elle pas s’exprimer directement en heures de travail, mais est obligée de passer par un rapport d’équivalence avec une autre marchandise, c’est-à-dire d’exprimer sa grandeur de valeur dans le corps d’une valeur d’usage différente d’elle-même ? Pourquoi la substance sociale qu’est le travail abstrait ou travail social égal, pour s’objectiver, doit-elle prendre une telle forme matérielle dans laquelle elle se pose comme extérieure à la marchandise en question ?

Tout simplement parce que dans une société de producteurs indépendants ou chacun travaille séparément, chaque producteur ne peut entrer en relation avec les autres que par l’intermédiaire des produits de son travail. Il n’est jamais assuré à l’avance que son travail utile particulier se convertisse effectivement en travail social sous le prétexte que son temps de travail aurait correspondu à un quelconque temps de travail moyen. Sa marchandise, telle qu’elle sort de son travail utile, n’est validée socialement qu’à condition de pouvoir effectivement se vendre sur le marché, c’est-à-dire de s’échanger contre une certaine somme d’argent selon des proportions qui s’imposent au producteur. Ce n’est qu’une fois que la marchandise a effectué son salto mortale64, qu’elle s’est transformée effectivement en valeur du fait de sa vente, que le producteur sait que son travail utile particulier a participé à la hauteur d’une certaine proportion à la masse du travail social global.

Les producteurs de la société marchande ne vivent pas dans une communauté de production où le travail social est déterminé à l’avance, de telle sorte que chacun puisse connaître quel « temps de travail moyen » il aura à respecter pour que sa production particulière participe effectivement au travail social. Dans l’ancienne « industrie patriarcale rurale », si la communauté de production ne dépassait pas le cadre étriqué de la seule famille, chaque membre était à l’origine d’un travail immédiatement social, car chaque membre de la communauté savait dans quelle proportion exacte son travail propre se trouvait participer à un tel travail global. Les produits du travail de chacun prenaient par conséquent une forme immédiatement sociale. De la même manière dans la société encore communautaire du Moyen Age : lorsque les «  travaux déterminés des individus » prenaient la « forme de prestations en nature », « c’[était] la particularité et non la généralité du travail, qui [constituait] ici le lien social »65. Les travaux ne revêtaient pas d’abord un caractère privé avant de devoir faire la preuve ensuite de leur caractère social, et il en sera de même dans le socialisme.

Au contraire, dans la société marchande, chaque producteur ne reçoit la preuve qu’il participe effectivement au travail social dans telle ou telle proportion qu’en tant qu’il parvient à échanger effectivement sa marchandise contre une grandeur de valeur déterminée. La participation au travail social vient donc du fait que la marchandise rentre dans un certain rapport d’équivalence avec toutes les autres, rapport d’équivalence qui ne s’établit que dans le rapport à l’argent. C’est dans ce rapport d’équivalence que se manifeste le caractère général ou social égalisé du travail, et c’est pour cette raison que la valeur ne peut jamais se manifester comme simple travail moyen, mais uniquement par le truchement de son rapport avec les autres marchandises qui constituent les vraies citoyennes de ce monde mercantile. Dans la société marchande, le rapport social entre les hommes prend la forme détournée, bâtarde et mystifiée, d’un rapport entre les choses, entre les produits du travail, c’est-à-dire une forme nécessairement médiate et non plus immédiate, comme c’était encore le cas dans les anciennes communautés de producteurs.

« Des objets d’utilité ne deviennent des marchandises que parce qu’ils sont les produits de travaux privés exécutés indépendamment les uns des autres (nous soulignons). […] Comme les producteurs n’entrent socialement en rapport que par l’échange de leurs produits, ce n’est que dans les limites de cet échange que s’affirment d’abord les caractères sociaux de leurs travaux privés. » Et ils apparaissent « ce qu’ils sont, c’est-à-dire non des rapports sociaux immédiats des personnes dans leurs travaux mêmes, mais bien plutôt des rapports sociaux entre les choses. »66

Ce fait que la seule objectivation possible du travail abstrait substance de la valeur soit le prix, dans laquelle une marchandise particulière s’égalise avec une certaine somme de monnaie, c’est ce que les communisateurs ne peuvent pas voir, parce qu’ils ne comprennent pas qu’avant d’être une grandeur, la valeur est d’abord une forme, que prennent les produits du travail au sein de certains rapports sociaux. Et puisqu’il n’y a pas de forme sans substance il ne saurait y avoir de substance sans forme. Mais puisque les communisateurs cherchent à trouver l’origine de la valeur et du travail « créateur » de valeur hors de toute référence aux rapports d’échange, c’est-à-dire, en fait, hors de toute référence aux rapports sociaux qui pourtant déterminent seuls les formes sociales que revêtent les produits du travail, ils font du même coup du travail abstrait un travail qui doit correspondre à des normes de temps d’abord, avant d’être validé ou non dans l’échange ensuite, selon la conception erronée et étagée qu’ils ont du problème. Parce que les communisateurs se déclarent insatisfaits de la manière dont Marx définit ce travail abstrait, auquel ils cherchent à tout prix à donner des caractéristiques concrètes, voyons à quelles « modernisations » ceux-là vont aboutir.


1« … dès lors qu’il pose plus ou moins explicitement le communisme comme dépassement de la valeur, Marx définit d’abord ce processus comme abolition du marché et instauration de la planification. Les autres éléments qu’instaure la révolution qu’il a en tête, comme les conditions de travail et de vie, l’éducation des travailleurs, etc. sont secondaires par rapport à cette donnée centrale. Sa société de transition comme sa société communiste restent des économies qu’il faut gérer, mesurer, contrôler. Certes les travailleurs y voient leur sort amélioré mais restent fondamentalement séparés de la société planifiée. », B. Astarian, L’Abolition de la valeur, Lausanne, Entremonde, 2017, p. 49. Que veut dire Astarian lorsqu’il affirme que « les conditions de travail et de vie, l’éducation des travailleurs, etc. sont secondaires par rapport à cette donnée centrale » qu’est la planification centralisée ? La planification centralisée non-marchande est la caractéristique centrale du mode de production communiste, tandis que « les conditions de travail et de vie, l’éducation des travailleurs, etc. », ne sont pas des éléments de définition d’un mode de production, même s’ils en dépendent en partie. La remarque est donc étrange. Il est non moins étrange qu’Astarian reproche à Marx de négliger la formation des travailleurs, alors que lui-même, contrairement à Marx, affirme qu’il n’y aura plus de formation, ni d’écoles, sous le communisme. Dans son texte « La communisation comme sortie de crise », Astarian écrit ceci : « Une partie de l’opposition à la communisation viendra des rangs du prolétariat lui-même. Dans une situation donnée, l’option autogestionnaire et l’option communisatrice pourront s’affronter. P. ex., la prise en charge des enfants dans l’activité de crise donnera sûrement lieu à des tentatives d’autogestion des écoles. Face à quoi, un courant communisateur proposera l’abolition pure et simple des écoles – il est d’ailleurs probable que les élèves se chargeront directement de donner violemment leur avis (Grèce). Évidemment, l’abolition des écoles pose instantanément une masse de questions, très urgentes : qui va s’occuper des enfants, qui va leur apprendre quoi ? Leur faut-il un local dédié ? Vaut-il mieux qu’ils s’instruisent en jouant dans les allées de la révolution ? […] Malgré la difficulté que nous avons à nous représenter une vie sans travail ni valeur, l’analyse (et certaines expériences d’activité de crise) nous permet d’affirmer qu’à un certain degré de la crise, une solution communisatrice sera plus apte à améliorer la vie que toutes les formules auto-gestionnaires. Ce qui est dit ici de l’école vaut pour toutes les institutions actuelles. ». Disponible ici : http://www.hicsalta-communisation.com/textes/la-communisation-comme-sortie-de-crise. Quant au « bien-être » dont jouiront les producteurs sous le communisme planifié relativement à ce qu’il advient du bien-être sous la « communisation », nous y viendrons plus tard et nous laissons le lecteur seul juge.

2L’archive de l’article est disponible ici : https://web.archive.org/web/20200924182220/http://blogtc.communisation.net/?p=44.

3On note qu’Astarian cherchait, au moyen de ce texte, à combler un certain manquement de la théorie communisatrice : le traitement systématique de la théorie de la valeur. Dans son entretien avec Dauvé, il affirme : « La théorie de la communisation a donné lieu à des développements théoriques assez complexes, assez abstraits, de ma part ou de la part d’autres, mais elle est restée longtemps à l’écart de la théorie de la valeur, considérant implicitement que le point de vue de Marx était satisfaisant. […] Chez les communisateurs, personne ne s’était occupé de dénicher cela [le caractère « dépassé » du  « programmatisme »] dans la problématique marxienne de la valeur, qui, du coup, semblait intemporelle. (« Entretien avec Bruno Astarian »). Il faut donc prendre L’Abolition de la valeur comme la tentative de dresser une théorie systématique de la valeur qui coïncide avec les vues nouvelles de la communisation.

4B. Astarian, L’Abolition de la valeur, Lausanne, Entremonde, 2017, p. 22.

5Donc Astarian a bien en tête la société communiste où la production est intégralement planifiée et sa critique porte sur celle-ci, et non sur la phase de transition comme il l’affirmait pourtant précédemment.

6B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 37. Notons que la société communiste planifiée n’est pas un système de coopératives, pas plus qu’elle ne se définie par la « propriété coopérative » des producteurs sur leurs moyens de travail, contrairement à ce qu’affirme Astarian. Elle est une organisation de la production effectuée à partir d’un plan central où aucune coopérative n’agit comme acteur indépendant vis-à-vis des autres. La propriété, même coopérative, n’existe plus.

7Toujours dans l’article de Théorie communiste : « Mais dans l’hypothèse où l’on considère la production totale comme une seule marchandise et une seule masse de travail abstrait, on n’a pas supprimé l’échange, on a opéré idéalement toutes ces opérations d’échanges et l’ont peut s’attendre à ce qu’elles subvertissent cette opération idéale en créant tous les organes qui leur sont nécessaires : classes et État. » On passe sur l’usage impropre qui est fait ici du concept de « travail abstrait », sur lequel nous reviendrons. On peut néanmoins se demander ce que signifie l’idée d’un produit global du travail social considéré comme « une seule marchandise », comme une marchandise unique, étant entendu qu’un produit du travail ne prend la forme de valeur, et donc de marchandise, qu’en tant qu’il a à s’échanger sur un marché, et à se comparer à d’autres marchandises selon sa grandeur de valeur. Ou encore : « La marchandise n’est valeur d’échange que pour autant qu’elle est exprimée en une autre chose, donc en tant que rapport. », K. Marx, Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », Reproduction [en fac-similé], Paris, les Éd. sociales, 2011, p. 167. Mais il ne paraît pas absurde à TC de poser l’existence d’une marchandise sans marché, ou de valeur sans rapport d’échange. On comprend pourquoi un traitement systématique de la théorie de la valeur a dû apparaître comme une tâche urgente à Astarian.

8B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 63. Astarian se demande si la « vraie » valeur est la valeur « tout court » ou la « valeur d’échange », dont Marx nous dit qu’elles ne sont pas identiques. Il ne comprend pas que la forme valeur est la condition de possibilité de l’expression de valeur dans le rapport d’échange, expression de grandeur de la valeur que désigne le terme de valeur d’échange. Aussi, p. 61 de L’Abolition de la valeur, après avoir cité le passage où Marx introduit la distinction entre forme valeur et manifestation de la grandeur de valeur, Astarian dit ceci : « Ce passage nous dit qu’il y a la valeur (tout court) avant la valeur d’échange, qui n’est qu’une forme phénoménale que la marchandise ne peut pas avoir seule, mais seulement dans sa confrontation à une autre marchandise, dans le rapport d’échange. Le marché est le lieu où la valeur descend du ciel pour devenir un « rapport social ». Dès lors, qu’est-ce que la valeur proprement dite ? La valeur tout court ou la valeur d’échange ? Il semble que Marx ne tranche pas explicitement. » Astarian ne comprend pas que la forme valeur, ou ce qu’il appelle la « valeur tout court », est la propriété que le produit du travail revêt dès lors qu’il doit se transformer en part du travail social dans certains rapports de production. Parce qu’il ne comprend pas que la valeur est une forme, que cette forme est elle-même l’expression de rapports sociaux déterminés, il fait de la seule grandeur de valeur ou valeur d’échange un concept relationnel, une propriété que revêtent les produits du travail dès lors qu’ils sont confrontés avec d’autres. Mais la valeur d’échange ne désigne que la proportion dans laquelle une marchandise s’échange avec toutes les autres, c’est-à-dire, en définitive, son expression en monnaie, tandis que la forme valeur elle-même trouve son origine dans la relation particulière que la division du travail social entre producteurs privés impose aux différents produits du travail.

9B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 204.

10Ibid., p. 48.

11G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 41.

12Ibid., p. 58.

13« La valeur et son abolition. Entretien avec Bruno Astarian », sur le site de Gilles Dauvé, DDT21, disponible ici : https://ddt21.noblogs.org/?page_id=1698. Pour être tout à fait exact, il faudrait dire « la forme de l’échangeabilité marchande » : il est clair que, par exemple, l’échange de cadeaux entre deux individus ne donne pas le caractère de valeur aux objets qui passent ici de mains en mains. Contrairement à ce qu’il se passe par exemple dans l’échange de cadeaux, ou même dans le simple troc, où les parties échangent relativement à l’utilité que leur procurent les biens échangés, l’échange marchand met en scène des produits qui s’échangent selon des grandeurs de valeurs équivalentes. À moins d’être affreusement grossier, personne n’irait faire des reproches à quelqu’un en prétextant que son cadeau lui aurait valu moins cher que le sien, par exemple.

14« Le fait que le caractère spécifiquement social de travaux privés indépendants les uns des autres consiste en leur égalité en tant que travail humain, et prenne la forme du caractère de valeur des produits du travail, ne vaut, relativement, pour cette forme de production particulière qu’est la production marchande. » (K. Marx, Le Capital, livre I, Nouvelle éd, Paris, les Éditions sociales, 2016, p. 76).

15Ibid., p. 81-82. Voir aussi p. 82 : « L’une des carences fondamentales de l’économie politique classique est qu’elle n’ait jamais réussi à découvrir par l’analyse de la marchandise et plus précisément de la valeur marchande la forme de la valeur qui en fait la valeur d’échange. Et c’est chez ses meilleurs représentants, A. Smith et Ricardo, qu’elle traite la forme-valeur comme quelque chose de tout à fait indifférent ou d’extérieur à la nature de la marchandise elle-même. La raison n’en est pas seulement que l’analyse de la grandeur de valeur absorbe toute son attention. Elle est plus profonde. La forme-valeur du produit du travail est la forme la plus abstraite, mais aussi la plus générale du mode de production bourgeois, qu’elle caractérise ainsi comme une modalité particulière de production sociale et détermine, du même coup, historiquement. »

16Ibid., p. 45.

17Id.

18Ibid., p. 44 : « Une chose peut être une valeur d’usage, sans être une valeur. C’est le cas quand l’homme n’a pas besoin de la médiation du travail pour en faire usage. »

19Ibid., p. 64.

20Ibid., p. 75.

21Étant entendu qu’un capitaliste qui n’arriverait pas à écouler ses marchandises sur le marché, du fait, par exemple, que ses coûts de production seraient supérieurs à ce qu’il tire de leur vente, ne saurait être considéré comme participant au travail social global, puisque sa production ne se trouve de fait combler aucune demande sociale.

22« D’autre part, le pouvoir que tout individu exerce sur l’activité des autres ou sur les richesses sociales existe chez lui en tant qu’il possède des valeurs d’échange, de l’argent. Son pouvoir social, tout comme sa connexion avec la société, il les porte sur lui, dans sa poche. », K. Marx, Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », op. cit., p. 114.

23K. Marx, Le capital, op. cit., p. 42

24Id.

25Ibid., p. 42-43.

26B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 65.

27Id.

28Ibid., p. 67

29Id.

30Ibid., p. 68.

31Ibid., p. 66

32Ibid., p. 73-74.

33 Marx mettait la découverte du « double caractère » du travail au premier rang de la liste de ce qu’il y avait selon lui de « meilleur dans son livre » : « Ce qu’il y a de meilleur dans mon livre, c’est : 1) le fait que dès le premier chapitre (et là-dessus repose toute l’intelligence des facts) je mets en évidence le double caractère du travail qui s’exprime d’un côté dans la valeur d’usage, de l’autre dans la valeur d’échange […] » (K. Marx, Œuvres, Économie II, Bibliothèque de la Pléiade, édition établie et annotée par Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, 1968, pp. 1531-1550.)

34« Un énorme progrès fut fait par Adam Smith quand il rejeta toute détermination particulière de l’activité créatrice de richesse pour ne considérer que le travail tout court, c’est-à-dire ni le travail manufacturier, ni le travail commercial, ni le travail agricole, mais toutes ces formes de travail dans leur caractère commun. Avec la généralité abstraite de l’activité créatrice de richesse apparaît alors également la généralité de l’objet dans la déter­mi­nation de richesse, le produit considéré absolument, ou encore le travail en général, mais en tant que travail passé, objectivé dans un objet. » Karl Marx, Introduction à la critique de l’économie politique, « Introduction », 1859, disponible ici : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1857/08/km18570829.htm.

35K. Marx et F. Engels, L’Idéologie allemande, 1845, disponible ici : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000c.htm.

36B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 74

37Ibid., p. 144.

38G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 60

39B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 144.

40G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 60.

41Ibid., p. 51.

42De la même manière, p. 46 en citant le fragment sur les machines, Dauvé commente : « Par définition, le temps disponible n’étant pas (ou pas encore) employé, ne représentant qu’une potentialité, il est impossible à mesurer : il semble donc y avoir rupture avec la valeur et le capitalisme. » Ce passage laisse donc bien entendre que, pour Dauvé, le fait de ne pas pouvoir mesurer les temps de travail moyen menace un mode de production caractérisé par l’existence de la valeur et la loi de l’équivalence marchande.

43G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 64.

44Pour ce qui est du mécanisme de l’échange dans la société primitive, Smith défend une conception subjective de la « valeur-travail » (et non de théorie de la forme valeur) : les protagonistes de l’échange marchand mesurent dans leur tête le temps de travail contenu dans leurs marchandises et les comparent entre elles relativement à leurs mesures respectives. Aucun des participants à l’échange ne voudra être lésé au terme du troc, puisque les marchandises leur ont effectivement coûté quelque chose (même à une heure où l’argent n’existe pas encore) et même la chose la plus importante qui soit : le précieux temps de vie. Personne ne voudra avoir travaillé pour rien, et exigera de l’autre qu’il lui lègue en échange un produit qui lui aura coûté un temps de travail globalement identique. Il est évident qu’une telle détermination subjective des temps de travail respectifs de chaque marchandise, puis leur comparaison, ne peut être qu’approximative, à l’heure où aucun instrument de mesure du temps n’existe, tout comme elle ne peut s’appliquer que lorsque les moyens de travail et les procès de travail sont extrêmement rudimentaires. C’est pourquoi Smith prend l’exemple de deux chasseurs, ce qui ne nécessite pas de calculer et d’additionner les durées d’un grand nombre d’étapes de travail. C’est parce qu’il partage cette conception que Dauvé parle de « valeur prétendue », et cette expression ne peut pas signifier autre chose le fait que Dauvé a effectivement, lui, dans sa tête, une telle manière de concevoir la détermination de la grandeur de valeur dans la théorie marxiste. Évidemment nous sommes très loin de la conception marxiste de la valeur. La détermination de la grandeur de valeur chez Marx n’est pas une appréhension subjective du « temps de travail moyen nécessaire » à la production de telle ou telle chose, comme dans l’exemple de Smith.

45« Prenons […] le capitaliste. Il est bien certain qu’il veut obtenir le plus de travail possible pour le moins de monnaie possible. Pratiquement, donc, seule l’intéresse la différence entre le prix de la force de travail et la valeur que crée son fonctionnement. Il n’empêche qu’il cherchera à acheter les marchandises, quelles qu’elles soient, le moins cher possible, et dans tous les cas il s’expliquera son profit par l’escroquerie toute simple qui consiste à acheter en dessous et à vendre au-dessus de la valeur. Il ne peut donc pas comprendre que, s’il existait réellement quelque chose comme la valeur du travail, et qu’il payait réellement cette valeur, il n’existerait pas de capital, sa monnaie ne se transformerait pas en capital. », K. Marx, Le capital, op. cit., p. 523.

46G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 61-62.

47Ibid., p. 62.

48« Après l’introduction du métier à tisser à vapeur, en Angleterre, il ne fallait plus peut-être que la moitié du travail qu’il fallait auparavant pour transformer une quantité de fil donnée en tissu. En fait, le tisserand anglais avait toujours besoin du même temps de travail qu’avant pour effectuer cette transformation, mais le produit de son heure de travail individuelle ne représentait plus désormais qu’une demi-heure de travail social et tombait du même coup à la moitié de sa valeur antérieure. », K. Marx, Le capital, op. cit., p. 43.

49B. Astarian, L’Abolition de la valeur, op. cit., p. 66

50K. Marx, Le capital, op. cit., p. 42

51Ibid., p. 82.

52À travers l’économie politique classique, c’est notamment le système de Ricardo qui est visé, parce que ce dernier a confondu cette « mesure immanente de la valeur » (le temps de travail) avec sa « mesure extérieure », la grandeur de valeur telle qu’elle s’exprime nécessairement dans l’équivalent général. Ainsi dans les Théories sur la plus-value, Marx reproche à Ricardo de ne pas avoir saisi, alors qu’il prétendait traiter de la mesure de la valeur, « la connexité entre la valeur, sa mesure immanente par le temps de travail et la nécessité d’une mesure extérieure des valeurs des marchandises. » (K. Marx, Théories sur la plus-value, tome II, Paris, Editions sociales, 1975, p. 228). Ou encore, Ibid., p. 480 : « [Ricardo] confond cette mesure immanente de la valeur avec la mesure extérieure, l’argent ». Dans le tome III, Marx affirme encore : « Ce que Ricardo n’analyse pas, c’est la forme spécifique dans laquelle le travail se représente comme unité des marchandises. C’est pour cela qu’il ne comprend pas l’argent. C’est pourquoi chez lui la métamorphose des marchandises en argent apparaît comme quelque chose d’uniquement formel qui ne va pas jusqu’au plus profond, jusqu’au cœur de la production capitaliste. » (K. Marx, Théories sur la plus-value, tome III, Paris, Editions sociales, 1976, p. 164). Ou encore, à propos de Smith cette fois : « [Smith confond] quand il parle de mesure des valeurs, la valeur immanente qui constitue la substance des valeurs et la mesure des valeurs dans le sens où l’on dit que l’argent est la mesure des valeurs. » (K. Marx, Théories sur la plus-value, tome I, Paris, Editions sociales, 1974, p. 160).

53K. Marx, Le capital, op. cit., p. 74.

54« La marchandise n’est valeur d’échange que pour autant qu’elle est exprimée en une autre chose, donc en tant que rapport. », K. Marx, Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », Reproduction [en fac-similé], Paris, les Éd. sociales, 2011, p. 167.

55K. Marx, Le capital, op. cit., p. 43.

56K. Marx, Théories sur la plus-value, tome III, op. cit., p. 171

57K. Marx, Le Capital, livre II, Paris, Éd. sociales, 1976, p. 104.

58« Le troc direct, forme primitive du procès d’échange, représente plutôt la transformation des valeurs d’usage en marchandises son début, que celle des marchandises en argent. La valeur d’échange n’acquiert pas une forme indépendante, mais est encore directement liée à la valeur d’usage. Deux faits le montrent. La production elle-même, dans toute sa structure, est orientée vers la valeur d’usage, non vers la valeur d’échange, et c’est donc seulement parce qu’elles passent la mesure où elles sont requises pour la consommation que les valeurs d’usage cessent ici d’être valeur d’usage pour devenir moyen d’échange, marchandise. », K. Marx, Contribution à la critique de l’économie politique.

Disponible ici : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100c.htm.

59K. Marx, Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », op. cit., p. 93.

60Disponible ici : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100e.htm.

61K. Marx, Le capital, op. cit., p. 95.

62La suite du texte dit : « Au lieu de le résoudre, il s’imagine que les marchandises pourraient se rapporter directement les unes aux autres en tant que produits du travail social. Mais elles ne peuvent se rapporter les unes aux autres que pour ce qu’elles sont. Les marchandises sont de façon immédiate les produits de travaux privés indépendants isolés qui, par leur aliénation dans le processus de l’échange privé, doivent se confirmer comme du travail social général, autrement dit, le travail, sur la base de la production marchande, ne devient travail social que par l’aliénation universelle des travaux individuels. Mais, en posant comme immédiatement social le temps de travail contenu dans les marchandises, Gray le pose comme temps de travail collectif ou comme temps de travail d’individus directement associés. Alors effectivement une marchandise spécifique, comme l’or et l’argent, ne pourrait affronter les autres marchandises comme incarnation du travail général, la valeur d’échange ne deviendrait pas prix, mais la valeur d’usage ne se transformerait pas non plus en valeur d’échange, le produit ne deviendrait pas marchandise et ainsi serait supprimée la base même de la production bourgeoise. »

63K. Marx, Le capital, op. cit., p. 92.

64« M-A ou vente : la marchandise M entre dans le procès de circulation non seulement comme valeur d’usage particulière, une tonne de fer par exemple, mais aussi comme valeur d’usage de prix déterminé, mettons 3 livres sterling, 17 shillings 10 ½ pence ou une once d’or. Ce prix, tout en étant d’une part l’exposant de la quantité de temps de travail contenue dans le fer, c’est-à-dire de sa grandeur de valeur, exprime en même temps le pieux désir qu’a le fer de devenir de l’or, c’est-à-dire de donner au temps de travail qu’il contient lui-même la forme du temps de travail social général. Cette transsubstantiation échoue-t-elle, la tonne de fer cesse d’être non seulement marchandise, mais produit, car elle n’est marchandise que parce que non-valeur d’usage pour son possesseur, ou encore le travail de celui-ci n’est du travail réel que comme travail utile pour d’autres et il n’est utile pour lui-même que comme travail général abstrait. La tâche du fer ou de son possesseur est donc de découvrir dans le monde des marchandises le point où le fer attire l’or. Mais cette difficulté, le salto mortale [saut périlleux] de la marchandise, est surmontée si la vente, ainsi qu’on le suppose ici dans l’analyse de la circulation simple, s’effectue réellement. Du fait que la tonne de fer, par son aliénation, c’est-à-dire son passage des mains où elle est non-valeur d’usage, dans les mains où elle est valeur d’usage, se réalise comme valeur d’usage, elle réalise en même temps son prix et, d’or simplement figuré, elle devient or réel. », Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, disponible en ligne ici : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100h.htm.

65Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, disponible ici : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100c.htm.

66K. Marx, Le capital, op. cit., p. 75.

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