I. Introduction

Depuis quelques années, le courant dit de la « communisation » a rencontré dans les milieux politiques et intellectuels plus ou moins radicaux un succès certain1. Ce courant s’est fait connaître pour sa négation de l’intégralité des points que comporte le programme communiste, et sa condamnation de ce que les communisateurs nomment par conséquent le « programmatisme ».

N’importe qui de suffisamment informé sait que le programme communiste, inchangé depuis sa formulation par Marx et Engels dans le Manifeste communistede 1848, se présente ainsi : conquête violente du pouvoir par le prolétariat organisé en parti, constitution du prolétariat en classe dominante exerçant sa dictature de classe au travers de l’État et du parti prolétariens jusqu’à l’instauration du communisme, société sans classe et sans État. Par conséquent, ce programme nous apprend que la révolution telle qu’elle est conçue par les communistes vise avant toute chose à instaurer une société de transition, étape considérée comme nécessaire afin d’atteindre la société communiste débarrassée de l’État et des classes. La société communiste se présente d’abord sous sa forme immature (le socialisme) puis sous sa forme achevée (le communisme proprement dit)2. La société de transition, la dictature du prolétariat, qui doit préparer la première phase du communisme, se caractérise donc par la survivance de l’État, des classes, et des catégories marchandes. Au travers de l’État de classe et de son parti, l’ancienne classe dominée devenue classe dominante exerce sa terreur sur la bourgeoisie défaite, et concentre peu à peu entre ses mains l’intégralité des forces productives héritées de la période antérieure, afin de préparer, par la mise en place de la nouvelle organisation centralisée et planifiée de la production, la disparition progressive de toutes les catégories marchandes, de l’argent, des classes et enfin, de l’État lui-même.

La « communisation », courant issu de l’ultragauche, s’est constituée en opposition totale à ce programme. Par voie de conséquence, il était tout à fait logique que la théorie de la révolution communisatrice soit l’exact inverse de celle portée par la conception marxiste (ou communiste originelle) : non pas instauration de la dictature du prolétariat et de l’État de classe (c’est-à-dire de la société transitoire) mais abolition immédiate de l’État, abolition immédiate detoute forme de relation marchande, abolition immédiate de toute organisation de la production quelle qu’elle soit. Roland Simon, un des principaux théoriciens de la communisation et animateur principal de la revue française Théorie communiste, en donne cette définition brève :

« … dans le cours de la lutte révolutionnaire, l’abolition de l’État, de l’échange, de la division du travail, de toute forme de propriété, l’extension de la gratuité comme unification de l’activité humaine, c’est-à-dire l’abolition des classes, des sphères privées et publiques, des catégories d’hommes et de femmes, sont des « mesures » abolissant le capital, imposées par les nécessités mêmes de la lutte contre la classe capitaliste, dans un cycle de luttes spécifiquement défini. La révolution est communisation, elle n’a pas le communisme comme projet et résultat. On n’abolit pas le capital pour le communisme mais par le communisme, plus précisément par sa production. »3

La « communisation » est le nom donné à cette nouvelle théorie de la révolution parce que le terme de communisme désigne le contenu de la révolution telle que celle-ci se trouve définie par les « communisateurs ». La révolution du programme communiste originel avait pour but la socialisation des moyens de production et d’échange, c’est-à-dire leur concentration entre les mains de l’État prolétarien, l’État de classe de la société de transition. Dans la théorie de la révolution communisatrice, où une telle étape de transition n’existe pas, la révolution est instauration immédiate du « communisme », purement et simplement assimilé au règne de la gratuité, et instauré au cours de la lutte armée de la classe insurgée. Ainsi, pour le communisateur Gilles Dauvé, dans son ouvrage de 2017, De la crise à la communisation :

« Ce que désigne le néologisme communisation, c’est une révolution qui crée le communisme, non les conditions du communisme. Les prolétaires ne feront pas la révolution pour mais par le communisme. »4

Ceci étant posé, on est en droit de se demander au nom de quoi les communisateurs justifient une telle innovation théorique, consistant à substituer à la conception communiste de la révolution une tout autre conception ? En réalité, toute la raison de la rupture provient d’une idée assez simple : selon les communisateurs, le communisme marxiste (le « programmatisme » ou « programme prolétarien ») serait vicié par une tare fondamentale. Quelle est donc cette tare ? De n’avoir pas vu que l’organisation de la production communiste, présentée comme étant un mode de production non-marchand et sans classe, maintiendrait en réalité les catégories marchandes, et, partant, les classes. Le programme communiste originel, qui évoquait la société de transition comme passage obligé pour l’instauration du mode de production communiste, se révèlerait en réalité incapable de remplir les buts qu’il se fixait. Pour cette raison, il devrait naturellement laisser place à cette nouvelle théorie du communisme que prétend être la communisation. Il était donc non moins naturel que cette dernière trouve les partisans du programme communiste originel sur son chemin.

La particularité de la théorie de la communisation par rapport à d’autres courants adversaires du marxisme réside cependant en ceci. La communisation prétend faire une critique non pas simplement externe, mais également interne de la théorie de Marx. La communisation mène certes sa révision théorique du marxisme à partir d’éléments extérieurs à la théorie marxiste elle-même, notamment parce qu’elle prétend l’adapter aux formes dites actuelles de la lutte des classes, ce sur quoi nous reviendrons5. Mais ce qui est le plus intéressant pour nous, et ce qui fait toute son originalité, c’est qu’elle prétend appuyer cette critique extérieure par une critique interne à la théorie de Marx. L’idée que le mode de production communiste présenté par Marx maintiendrait en fait les catégories marchandes, ce que Marx n’aurait prétendument pas vu lui-même ou pas voulu voir, tout englué qu’il aurait été dans les présupposés de son temps, c’est ce que se proposent de démontrer les communisateurs, à partir de l’œuvre même de Marx, et, plus particulièrement, à partir d’une des parties les plus difficiles de son œuvre économique, à savoir sa théorie de la valeur.

Parce que la théorie de la valeur de Marx contiendrait ce défaut, il conviendrait de la réviser intégralement. Ainsi, voilà ce que déclare Bruno Astarian dans son entretien avec Gilles Dauvé, entretien publié sur le site de ce dernier, « DDT21 » :

« … l’enjeu [pour la théorie de la communisation] c’est de mettre à jour (nous soulignons) la théorie de la valeur et, à partir de là, d’essayer d’avancer un peu sur ce que serait une production libérée de l’économie. »6

De la même manière, dès la première phrase de présentation de son ouvrage L’Abolition de la valeur, publié en 2017, Astarian déclare :

« L’objet de ce livre est de refonder la théorie marxienne de la valeur dans les conditions actuelles du mode de production capitaliste. »7

La communisation est bien une entreprise de rénovation, rénovation de la théorie de la valeur qu’il faudrait « mettre à jour » parce qu’elle contiendrait des erreurs ou des insuffisances. À partir de cette « refondation », les communisateurs prétendent changer la conception du communisme, telle que celle-ci découlait du programme marxiste. C’est que la communisation prétend n’être rien de moins que la théorie communiste à notre époque8. Marx considérait que le communisme devait être un nouveau mode de production, une nouvelle « économie » au sens d’une organisation sociale caractérisée par des rapports sociaux où la production serait effectuée en commun selon un plan central, où le travail social serait réparti entre tous, où il n’existerait ni échange marchand, ni argent, ni classes. Mais, nous disent les communisateurs, cette conception est intrinsèquement contradictoire : ils prétendent nous démontrer, à partir d’une nouvelle lecture de la théorie de la valeur de Marx, qu’un communisme conçu comme mode de production ou « économie » conserverait la valeur, qu’il serait donc un mode de production marchand, où continuent d’exister les classes, l’argent, etc. Le communisme, selon eux et conformément à leur toute nouvelle théorie de la valeur, devra donc être une non-économie, non pas un mode de production, mais la fin de tous les modes de production. Ainsi Astarian dans son entretien avec Dauvé :

« … on est obligé de dire que le communisme ne sera pas une économie (nous soulignons). Le communisme n’est pas un mode de production (nous soulignons), on le dit depuis les années 1970. »

De la même manière, François Danel, dans un recueil de textes publié en 2018 et retraçant la progressive constitution de la théorie communisatrice comme théorie indépendante :

« Car des masses de gens comprenaient intuitivement que le communisme n’est ni une nouvelle organisation sociale ni un nouveau mode de production (nous soulignons), mais la production de l’immédiateté des rapports entre individus singuliers, l’abolition sans transition du capital et de toutes ses classes, prolétariat inclus. »9

Bordiga disait que les adversaires du marxisme se divisaient en trois groupes10 : les négateurs, les falsificateurs, et ceux qui prétendent le mettre à jour. Nous prétendons seulement démontrer que les communisateurs font partie des deux derniers. Après avoir falsifié la théorie de la valeur de Marx, en prétendant qu’elle contiendrait une contradiction avec sa description du communisme, ceux-là se proposent désormais de la « mettre à jour », et avec elle, de liquider l’intégralité du programme communiste en lui substituant leur nouvelle conception.

Mais, faut-il commencer par se demander, d’où vient la théorie de la « communisation » ? Car elle n’a certes pas surgi comme un coup de tonnerre dans un ciel serein.

Émergeant en France, dans le contexte des luttes des années 1970-1980, la communisation se constitue dans ses déterminations essentielles à partir de toute une série de ruptures avec le milieu et la théorie ultragauches. Nous ne nous aventurerons pas ici à tenter de trouver une définition exhaustive de ce qu’est l’« ultragauche ». Contentons-nous de dire que, si l’on met de côté l’usage du terme qu’à l’habitude d’en faire la police, l’ultragauche réunit historiquement des courants qui se revendiquent du « marxisme » et du programme communiste, mais qui refusent systématiquement les moyens de mener à bien un tel programme : refus de la dictature du parti de classe, de l’État de classe de transition, de la préparation des conditions de la planification centrale socialiste par la concentration de toutes les forces productives dans les mains de cet État. Disons de manière un peu superficielle que l’ultragauche désigne globalement les communistes opposés à Lénine, les spontanéistes anti-parti, les partisans du communisme de conseils, de l’autogestion, de la démocratie directe, la « Gauche communiste germano-hollandaise »11, les situationnistes, etc.

Par conséquent, l’ultragauche se trouvait face à une énigme qu’elle ne pouvait pas résoudre. Son objectif proclamé était la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, l’instauration de la dictature de classe, l’établissement d’une société de transition. Mais en même temps que cet objectif était posé, il était constamment rendu impossible, du fait du rejet et de la mise à bas de tous les moyens susceptibles de le faire pratiquement advenir. L’ultragauche voulait le « programme prolétarien » en même temps qu’elle ne cessait de faire la critique impitoyable de toutes les médiations nécessaires à sa réalisation, médiations qu’elle dénonçait en bloc comme la reproduction de la logique du capital simplement vue sous un autre angle12. La manière qu’avait l’ultra-gauche de poser la question de la révolution, sa propre théorie de la révolution, était condamnée à être un problème mort-né, un problème qui ne pouvait faire l’objet d’aucune résolution possible. Le maintien artificiel d’un tel problème devant rester logiquement sans réponse avait tout d’une maladie13.

L’Histoire critique de l’ultragauche devait être l’adieu définitif à ce continent infertile qu’est l’ultra-gauche, qui était pourtant leur terre d’origine, le bilan critique marquant l’entrée de ces professeurs en rénovation du marxisme sur les terres nouvelles et pleines de promesses de la communisation. La première édition de l’Histoire critique de l’ultragauche de Roland Simon, avait été sous-titrée par son auteur : Trajectoire d’une balle dans le pied, ce qui fut supprimé dans les éditions suivantes. L’image était pourtant heureuse : qu’est-ce que l’ultragauche sinon un marxisme boiteux, un marxisme frappé d’impuissance, qui, du fait du refus des conditions préparatoires et nécessaires, ne pouvait pas logiquement parvenir à penser l’instauration du mode de production communiste ?

Au milieu de cette mésentente survint la communisation. La communisation s’annonça elle-même comme la résolution des apories de l’ultragauche, le remède de choc administré à cet estropié, qu’elle dit enfin reconnaître comme tel. Car la blessure de l’ultragauche était en effet sérieuse, empêchait tout bon fonctionnement de l’organisme et aboutissait à le paralyser, ce qui est tout de même le comble pour une théorie révolutionnaire. Blessure sérieuse mais pas désespérée : une balle dans le pied, cela s’extirpe, une plaie se cautérise aisément à condition de lui prodiguer les soins appropriés. La communisation prétend être une telle opération, sur le corps meurtri de l’ultragauche.

La voilà donc qui s’agite ; elle sort sa boite à outils, examine la blessure, la trifouille à la recherche du malheureux projectile. Elle semble l’avoir saisi, tire d’un coup énergique, prend maintenant du recul comme pour voir son travail de plus loin, se rapproche à nouveau. Elle a désormais l’air sombre, se gratte la tête, semble se rendre compte que le problème est plus grave que prévu. L’optimisme trifouillateur du début à laissé place à une mine grave et déterminée : hic salta, elle murmure à l’oreille du patient inquiet qu’elle ira jusqu’au bout pour le sauver. La communisation saisit d’une main ferme des outils de plus en plus gros, se rapproche encore, s’agite encore plus énergiquement. Enfin elle se retire et nous laisse percevoir son œuvre.

À vrai dire, c’est pire qu’avant. Sur la table d’opération, il ne reste plus qu’un charnier fumant : c’est que la banale opération du pied s’est résolue en amputation totale des deux jambes. Notre malheureux patient s’en trouve tout transfiguré : il jure maintenant qu’on ne le reprendra plus à se confier au premier venu, et que désormais il y réfléchira deux fois avant de s’en remettre aveuglément à saint Côme, qui lui aussi pourtant opérait gratuitement. Notre infortuné a raison de se décomposer ainsi, malgré ce que son chirurgien communisateur lui affirme, il n’a plus rien de marxiste, sinon peut-être une pâle apparence fantomatique tout juste bonne à tromper les badauds. Tout cela n’est plus à présent qu’un lointain souvenir, et lui qui avait autrefois toutes les peines du monde à marcher sur ses deux jambes ne peut même plus se tenir debout. Voilà ce qu’est la communisation, voilà le résultat fameux dont a finalement accouché ce merveilleux remède : un cul-de-jatte théorique, qui grenouille désormais dans les marais de l’anarchisme.

Car qui cette prétendue « innovation » théorique prétend-elle abuser ? Certainement pas nous, nous qui avons la mémoire lourde, trop lourde et qui mettons un point d’honneur à l’avoir la plus lourde possible. Car notre malheureux patient, qui semble tout juste retrouver ses esprits, se met à balbutier quelques mots épars et déjà l’on remarque que le ton de sa voix a changé : on y reconnaît là l’ancien adversaire, la vieille phrase anarchiste. Voici ce que disait Bordiga à propos de la distinction entre le communisme et l’anarchisme :

« La nouvelle société communiste, que l’on atteindra après une période qui sera tout autre que brève, sera caractérisée par la disparition des différences de classe, et donc par l’exercice d’un véritable pouvoir politique, avec un système de production fondé sur la coordination et la discipline de l’activité des producteurs et sur la distribution des produits par des organisations centrales représentant la collectivité.

Tous ces postulats sont rejetés et critiqués par l’anarchisme un à un.

Celui-ci ne voit pas seulement dans la révolution la démolition de l’État bourgeois mais aussi celle de tout pouvoir politique ; il voit dans la transformation de l’économie un phénomène spontané qui suivrait la suppression de l’État et qui déterminerait presque automatiquement l’expropriation des capitalistes ; il voit dans la nouvelle société de libres groupes de producteurs se mouvoir, dont émergerait une meilleure distribution des produits. »14

À cette détermination de l’anarchisme, nous n’avons rien à changer. Elle correspond point par point à la conception communisatrice, qui rejette elle aussi comme la peste l’idée même de pouvoir politique dans le communisme, d’« organisations centrales » nécessairement distinctes des masses, « la discipline de l’activité des producteurs », considérées comme autant d’atteintes insupportables à la sacro-sainte « liberté d’activité » de l’individu, qui devra d’ailleurs s’épanouir à l’infini dans le paradis communisateur.

Mais notre communisateur nouveau venu se défend absolument d’en être. Il est marxiste avant tout, mais marxiste modernisé, débarrassé des vieilles scories, voilà tout. Le marxisme n’est-il pas d’ailleurs l’ennemi de tout dogmatisme ? Or, la théorie de Marx n’est-elle pas elle-même, les communisateurs nous l’assurent, viciée en son cœur ? La dictature du prolétariat, le communisme comme mode de production, les « temps de travail moyen » sous le communisme, la distribution des produits par les bons de travail sous le socialisme, tout cela ne conserverait-il pas la… valeur des produits, donc les catégories économiques, et partant, l’exploitation  ? N’est-il donc pas temps de se mettre à tout corriger, et énergiquement ?

Feu donc à toutes ces vieilles idoles, qui n’ont de toute façon plus lieu d’être compte tenu de l’« évolution des conditions », de la « fin du mouvement prolétarien », des « nouveaux cycles de lutte » qui, comme par magie, s’accordent maintenant avec ce que disait pourtant déjà le seul examen logique. Et nos communisateurs de déclarer que l’on peut enfin respirer : déjà ils ouvrent grand les fenêtres, c’est le ménage de printemps dans la nouvelle maison communisatrice ! Tout le monde s’agite, au dedans comme au dehors, et déjà les naïfs du marais, attirés par l’odeur du propre, affluent devant les ouvertures, affirment que, décidément, eux aussi veulent en être et participer à leur tour à l’aménagement du nouveau logis. Dans leur opportunisme jamais démenti, ceux-là s’empressent de singer le nouvel arrivant : on forme des groupes, des revues, et déjà la petite maison est entourée d’un petit lotissement, avec tout ce qu’il comporte de querelles de voisinage, d’anathèmes et de réconciliations. C’est bientôt tout le marais qui est mis au courant de la bonne nouvelle, et qui vient peu à peu se presser autour de la nouvelle trouvaille de l’ultragauche – sans même se douter que l’on se trouve en réalité là devant le point nocturne de sa déliquescence la plus complète.

C’est que la prétendue solution communisatrice aux apories ultragauches n’en est pas une. On a vu le problèmeenfantin dans lequel se débattait en vain l’ultragauche : par le refus d’adopter les moyens nécessaires à l’accomplissement du but, elle se privait elle-même de toute possibilité d’atteindre ce but. Au lieu de l’encourager simplement à faire concorder les moyens et le but, l’idée « géniale » de la communisation fut de supprimer purement et simplement ce dernier, et de prétendre que tout le problème avait été résolu par cette grotesque amputation. Les moyens ne coïncident pas avec le but ; on élimine le but, on s’en tient là et le tour est joué. L’escroquerie est vieille comme le monde, vieille comme les sinistres amputeurs qui se déclarent bons médecins. Mais les faits sont têtus : il n’y a jamais eu de dépassement de la contradiction, seulement suppression de l’un de ses termes. Au lieu de dépasser quoi que ce soit, la communisation s’arrête au milieu du chemin, tâte un peu l’herbe et déclare finalement qu’elle s’y trouve bien. Quelle aubaine pour ces cerveaux ultragauches et ultradéveloppés : après tout ce temps à chercher un moyen de surmonter l’obstacle, personne avant eux n’avait vu qu’il suffisait seulement de tourner le dos à celui-ci pour le faire disparaître.

Si la communisation ne signifiait que la sortie de certains secteurs de l’ultragauche vers les territoires de l’anarchisme, ce ne serait pas si grave. La regardant poursuivre laborieusement son chemin vers son marais, nous nous serions contentés de lui tapoter bravement la tête et n’en parlerions plus. Mais la communisation se présente d’elle-même comme une actualisation du marxisme, à partir des catégories économiques mêmes de la critique marxiste, qu’elle prétend prendre pour telles, alors qu’elle les a subrepticement modifiées.

C’est que, dans sa fureur chirurgicale, la communisation a fait un désordre de tous les diables. Sur sa sanglante table d’opération, elle nous a laissé tous nos précieux instruments dans le désordre. Après les avoir maniés avec tant d’excitation, après les avoir déformés au profit de sa miraculeuse opération, elle prétend que ceux-ci doivent être changés, qu’ils ne conviennent plus et qu’elle l’avait de toute façon bien dit à l’avance. Se sentant soudainement poussée par ses ailes d’innovation, attirée par des théories de la révolution flambant neuves, la voilà partie vers l’horizon des grandes et sublimes découvertes, nous laissant à nous, qui sommes pour la négation impitoyable de tout l’existant mais résolument conservateurs en ce qui concerne notre propre doctrine, la tâche ingrate, mais nécessaire, de tout restaurer.


1Encore largement marginal, le courant communisateur est aujourd’hui représenté par toute une série de théoriciens qui produisent des analyses dans des revues et sur des blogs plus ou moins confidentiels. Citons notamment les blogs « Trop Loin » de Gilles Dauvé et Karl Nessic, « DDT21 – Douter de tout » de Gilles Dauvé, « Hic Salta – Communisation » de Bruno Astarian. Parmi les revues, citons principalement les revues Meeting (2004-2008), Sic (2009-2015) et Théorie communiste (« TC ») constituée autour de Roland Simon dès la fin des années 1970 et paraissant toujours aujourd’hui. Ce courant est également représenté par la collection « Senovero » (qui fut auparavant une maison d’édition ultragauche basée sur Marseille) publiant essentiellement des textes communisateurs, au sein des éditions Entremonde. Fait plutôt rare pour une théorie née en France et qui doit par conséquent être évoqué, la théorie communisatrice semble avoir rencontré un certain écho dans d’autres pays occidentaux, où des groupes-revues ont commencé à s’en réclamer et à produire à leur tour leurs propres analyses. C’est le cas notamment de « Riff-Raff » en Suède, « Endnotes » en Angleterre et aux États-Unis d’Amérique, « Přátelé komunizace » en Tchéquie, « Blaumachen » en Grèce, « Il lato cattivo » en Italie. Le courant communisateur se divise globalement en deux orientations, en confrontation de plus en plus ouverte : la plus respectable, représentée notamment par Bruno Astarian, qui garde une perspective classiste et fait du prolétariat le seul sujet possible de la révolution, et une autre, qui semble gagner du terrain, adepte d’une conception interclassiste de la révolution, dans le prolongement direct de la dérive de Jacques Camatte. On note une certaine influence du courant communisateur dans les cercles anarchistes ou autonomes, chez certains militants professionnels de l’émeute ou encore chez les partisans de l’« anti-travail » et de l’abolition de l’économie.

2« Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! » », Karl Marx, Critique du programme de Gotha, disponible en ligne.

3R. Simon, Histoire critique de l’ultragauche, 2e édition, revue et augmentée, Marseille, Senonevero, 2015, p. 9.

4G. Dauvé, De la crise à la communisation, Genève, Entremonde, 2017, p. 34.

5Ainsi Bruno Astarian et Robert Ferro, expliquant la raison de la rupture de la communisation avec le programme communiste : « Or non seulement ce projet [du programme communiste originel] n’a trouvé nulle part sa réalisation, mais, à partir de la crise du début des années 1970, le mouvement ouvrier qui le portait a commencé à se déliter et n’a pas cessé de le faire depuis. Ce qui fut ainsi remis en question, ce n’est pas l’existence du prolétariat ou sa capacité à révolutionner la société actuelle, mais la possibilité de le faire sur la base de sa propre affirmation comme classe du travail. La recrudescence des luttes ouvrières autour de 1968, notamment sous la forme des luttes anti-travail des ouvriers spécialisés (OS), et la restructuration capitaliste qui a suivi (la mondialisation) furent la base d’un mouvement théorique de remiseen perspective théorique (nous soulignons). Son postulat (nous soulignons) était que si la révolution était encore possible, elle ne consisterait plus en l’affirmation du prolétariat, mais en sa négation et en l’abolition de toute les classes, sans période de transition (nous soulignons). D’où la notion de communisation, implicitement opposée à celle de socialisation (des moyens de production). » B. Astarian et R. Ferro, Le Ménage à trois de la lutte des classes : classe moyenne salariée, prolétariat et capital, Toulouse, l’Asymétrie, 2019, p. 34-35. Nous reviendrons sur cette question du « nouveau cycle » de lutte dans la dernière partie de notre critique.

6« La valeur et son abolition. Entretien avec Bruno Astarian », disponible ici : https://ddt21.noblogs.org/?page_id=1698 (consulté le 02/09/2023).

7B. Astarian, L’Abolition de la valeur, Lausanne, Entremonde, 2017, p. 13.

8« La communisation n’est pas un mot d’ordre ou un programme politique qu’il faudrait porter dans les luttes quotidiennes, mais la révolution communiste telle qu’elle peut s’enclencher à notre époque (nous soulignons) une fois atteint le stade insurrectionnel de la lutte des classes. », B. Astarian et R. Ferro, Le ménage à trois de la lutte des classes, op. cit., p. 390.

9F. Danel (éd.), Rupture dans la théorie de la révolution: textes 1965-1975, Paris, Entremonde, 2018, p. 12.

10« Les fondements du communisme révolutionnaire marxiste dans la doctrine et dans l’histoire de la lutte prolétarienne internationale », « Programme Communiste », numéro 1, octobre 1957. Disponible ici : https://www.sinistra.net/lib/bas/progco/qili/qilinbebif.html.

11Nous utilisons cet adjectif national imparfait pour distinguer ce courant de la Gauche communiste dite « italienne » ou« bordiguiste » (si l’on met de côté les partisans d’Onorato Damen). Le courant bordiguiste est un parti en attente. Contrairement aux ultragauches, il ne prétend pas nier les conditions nécessaires à la prise du pouvoir mais se contente de remarquer qu’elles ne sont pour l’heure pas réunies. Ce qui le distingue, et par conséquent, le sépare, de l’ultragauche, c’est bien le maintien de ces conditions que l’ultragauche rejette sous prétexte qu’elles seraient des inventions léninistes. Chez les bordiguistes, le parti de classe, sa fonction d’organe suprême de direction ne sont pas niés, pas plus que l’utilisation des syndicats (on sait que le rejet de l’organisation en parti et en syndicat sont les deux caractéristiques principales utilisées par Roland Simon pour caractériser l’ultragauche dans son Histoire critique). Même s’ils peuvent considérer que les grandes centrales syndicales jouent de plus en plus le rôle de « pompiers sociaux » et d’instruments de collaboration de classe au service de la classe bourgeoise dans la période actuelle, les bordiguistes tendent tout de même à maintenir la stratégie léniniste de conquête des syndicats par les communistes, étant donné que ceux-ci devront être appelés à devenir les organes de la dictature prolétarienne après la révolution. Sur cette question, comme sur celle du parti, il ne faut voir selon eux aucune innovation « léniniste » : Lénine, qui s’est toujours lui-même revendiqué ouvertement de la plus stricte orthodoxie, ne doit pas être vu comme un innovateur, mais le restaurateur des saines conceptions de Marx et d’Engels dans la théorie et dans le combat politique de son époque. Du fait de cet accord avec les positions de Lénine, on ne peut donc voir en eux un courant d’ultragauche, laquelle se caractérise globalement par son anti- « léninisme ». Par ailleurs, le fait que la Gauche germano-hollandaise ait été une source d’inspiration pour les communisateurs est reconnu par Dauvé lui-même : « La Gauche « allemande » (au sens large, incluant beaucoup de Hollandais, sans oublier des héritiers un peu lointains, certains délibérément ingrats comme Socialisme ou Barbarie), nous avait appris à comprendre l’expérience prolétarienne comme auto-activité, et la révolution comme auto-production par les exploités de leur émancipation.  D’où la nécessité de rejeter toute méditation : parlement, syndicat ou parti. » (G. Dauvé, De la crise à la communisation, op. cit., p. 28.)

12C’est en fait de ces courants ultragauches que parlent Astarian et Ferro lorsqu’ils affirment : « Cependant, selon les courants (marxisme, anarchisme, syndicalisme révolutionnaire), un certain nombre de déterminations du mode de production capitaliste – la forme-marchandise des produits ou l’État, l’exploitation ou l’échange – se trouvaient maintenues dans la période censée ouvrir la voie au communisme [c’est-à-dire durant la dictature du prolétariat] […] » (B. Astarian et R. Ferro, Le ménage à trois de la lutte des classes, op. cit., p. 13). Notons que la communisation, loin de reprocher seulement à la dictature de classe marxiste de maintenir les catégories économiques (ce que les marxistes jugent en effet nécessaire pour une durée transitoire, le temps que l’incendie de la révolution mondiale se propage) comme le faisait l’ultragauche, prétend désormais que le communisme décrit par Marx conserverait en fait de telles catégories, même si cette conservation se ferait de manière « cachée ». Nous y viendrons.

13Roland Simon la définit comme une névrose : « L’ultragauche, définie comme une contradiction en procès, ne peut tenter de réaliser ses intentions que par des actes qui les contrarient constamment. Ce territoire théorique est une névrose », R. Simon, Histoire critique de l’ultragauche, op. cit., p. 158.

14Amadeo Bordiga, Histoire de la gauche communiste Tome I : 1912 – 1919. De l’origine, à travers le premier conflit mondial, à l’immédiat après-guerre, édition numérique mise en page par Simon Villeneuve, disponible en ligne, p. 412-413.

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